Lorsqu’en 1971, le Premier ministre canadien Pierre Trudeau découvre Norilsk,, une ville industrielle située au nord du cercle polaire, il est impressionné par le complexe industriel qu’il désigne comme un des huit miracles du monde et il constate avec jalousie qu’il n’y a aucune zone industrielle comparable à celle de Norilsk au Canada.1 Dans cet éloge à Norilsk, le Premier ministre canadien passe sous silence son rang de ville la plus polluée au monde (et toujours actuellement). Encore aujourd’hui, l’espérance de vie à Norilsk est de dix à quinze ans inférieure à la moyenne nationale, qui, avec ses 65 ans, n’est déjà pas très élevée.2

L’industrialisation rapide de l’Arctique pendant la période stalinienne a eu des conséquences désastreuses pour l’écosystème dans le Nord et les effets sont encore aujourd’hui notoires. la Russie est souvent présentée comme héritière de cette politique désastreuse.

L’interprétation des experts : la destruction de l’environnement par l’URSS dans les travaux de Andy Bruno, John McCannon, Paul Josephson et Martine Laruelle.

Dans cet article, on s’intéressera a l’interprétation des experts sur la destruction de l’environnement par l’URSS. Puis l’accent sera mis sur la Russie actuelle et la question de la protection de l’environnement en Arctique. Comment la Russie gèret-elle les déchets d’une époque révolue et quelles mesures a-t-elle prises pour minimiser les risques d’une catastrophe écologique dans le Grand Nord ? Dans le cadre de l’expédition Geneva Global dans l’archipel François-Joseph et la Nouvelle-Zemble au mois de juillet 2017, la question écologique portera particulièrement sur ces zones géographiques.

John McCannon (2012)

Martine Laruelle (2013)

 

Paul Josephson (2014)

 

 

 

Andy Bruno (2016)

 

Geir Honneland (2015)

L’idéologie communiste comme destructeur de la nature?

En ce qui concerne la question de la destruction de l’environnement pendant le temps de la guerre froide, McCannon procède par une comparaison de la pollution faite par les Etats-Unis et de celle de l’URSS. Il constate que les deux pays ont beaucoup nuit à l’écosystème dans le Grand Nord. Pour exemple de catastrophe environnementale, McCannon mentionne entre autres le A-test, une explosion nucléaire souterraine, qui avait provoqué un tremblement de terre de 7.0 sur l’échelle de Richter et qui causé la mort de deux milles loutres dans la mer de Bering.3 Par contre l’expert américain souligne aussi que cette pollution américaine n’était en rien comparable à celle que l’URSS avait faite sur son territoire.

Pour quelles raisons l’URSS a-t-elle nettement plus pollué que les autres nations dans le Grand Nord ? Paul Josephson incrimine le système communiste. En parlant d’un « Marxist industrial imperative »4, il distingue le système communiste du système de libre marché et déclare le communisme coupable de l’industrialisation agressive et de la pollution. Josephson accuse l’URSS d’écocide – un écocide rendu possible par la conquête soviétique du Grand Nord.5 Andy Bruno remet cette argumentation en question. A l’opposé de Josephson, Bruno affirme que le système communiste n’est pas la cause de la polltion :

It was not the unchanging character of command economies, the competitive rapaciousness of capitalism, or the disempowerment of an environmentally concerned citizenry in an authoritarian regime that alone scarred the beautiful surroundings. A clash between the long-term privileging of economic expansion and the contextual troubles of a discrete historical moment more specifically helped turn the territory around the nickel smelters into a polluted hell.6

Pour appuyer sa théorie, Bruno se réfère à la « monoville » soviétique de Norilsk. Il constate que c’est seulement à partir des années 70 que les usines dans cette région ont commençé à se transformer « from typical heavy polluters to especially egregious ones »7. Ce changement dans les années soixante-dix est dû au fait que l’URSS n’arrivait pas à s’adapter à la globalisation du système économique. A cause de sa mauvaise situation financière et de son incapacité de renoncer à une pensée qui priorise la production par rapport à la protection, l’Union soviétique est restée au même niveau technique pendant des dizaines d’années en voulant extraire de plus en plus de ressources. Finalement – suivant l’argumentation de Bruno – ce serait cette stagnation qui aurait provoqué la grande pollution. Selon Bruno, le système communiste et le système capitaliste ne se distinguent donc pas dans leur rapport à la nature : les deux priorisent la production et l’extraction des ressources à la protection de l’environnement. Ce qui distingue les deux systèmes, c’est que l’URSS n’arrivait pas à s’adapter à la globalisation.

Alors que Josephson généralise le système communiste en le stigmatisant comme un pouvoir politique qui ne s’inquiète nullement de la nature, Bruno montre que le rapport du pouvoir soviétique à la nature a traversé différentes périodes en s’orientant vers celles de l’Occident :

In each phase of its history, the Kola nickel industry interacted with disparate trends in the global economy and pursued distinctive approaches to environmental stewardship. When it first took off in the mid-1930s, the nickel sector embraced autarky along with the familiar social and ecological pathologies of Stalinism. Then, in the era around World War II, the industry shifted to making munitions out of excavated earth for the ake of assisting the Soviet military. During the first decades of the Cold War, it pursued extensive growth common in Europe and the United States[…]. Pollution reached critical levels in the 1970s and 1980s as the state-owned Kola nickel plants struggled to adapt to the challanges posed by economic globalization.8 

Pour Bruno, le rapport homme-nature pendant la période soviétique nest pas seulement une conquête, comme chez Josephson, mais deux conceptions différentes de l’environnement. D’une part, la conquête agressive qui voit la nature comme un adversaire à combattre et d’autre part, une approche plus douce, qui essaie de tirer un profit de la nature pour l’homme, mais sans la détruire. C’est ce que Bruno appelle « assimilation » :

Assimilation implied capture and integration, compelling detached landscapes to serve new purposes. It meant better understanding nature for the sake of using it more fully and promised economic benefits to new inhabitants of previously neglected territories. […] Conquest, in contrast, involved subjecting a natural terrain to purposefully aggressive manipulation. To conquer nature was to destroy any obstacles in the way of making it serve human-dictated purposes.9

Le changement entre assimilation et conquête ne s’est pas produit de manière continue. L’ époque stalinienne, qui chez Josephson fut une politique de conquête agressive de l’Arctique, Bruno donne des exemples en faveur d’ une politique d’assimilation. A côté du travail forcé des prisonniers des goulags qui a coûté la vie à des millions de personnes, on trouve également des idées utopistes, témoins d’une tentative d’assimilation et de coexistence paisible entre la nature et les hommes. Bruno mentionne par exemple des projets de recyclage. Ces projets avaient d’une part pour but d’extraire d’une manière agressive le plus de ressources naturelles possible, mais en même temps, on essayait d’éviter tout déchet et de réutiliser les produits secondaires. L’assimilation et la conquête allaient souvent de pair et la nature n’était pas toujours comprise comme un adversaire à conquérir, mais aussi comme une force à laquelle on pouvait s’adapter et avec laquelle il fallait coexister paisiblement.

Ces différentes interprétations de Josephson et Bruno sont exemplaires pour l’historiographie qui s’intéresse au système communiste en général. Alors que certains comprennent le communisme comme l’antipode du capitalisme ; d’autres rapprochent les deux systèmes en insistant sur leurs similitudes.

Et aujourd’hui?

Dans A History of the Conquest of the Russian Arctic, Josephson dessine une image pessimiste des activités russes dans le Grand Nord : il décrit une Russie uniquement intéressée par l’extraction des ressources poursivant la conquête soviétique de l’environnement sans se soucier des conséquences sur la nature. Malgré le fait que la Russie ait ratifié le protocole de Kyoto en 2004 (contrairement aux Etats-Unis) et les affirmations nombreuses que l’extraction des ressources en Arctique allait être « environmentally sustainable », la protection de l’environnement joue selon Josephson seulement le deuxième violon en Russie.10 Selon lui, la participation russe à des projets qui concernent l’environnement est seulement motivée par l’économie et par la perspective de pouvoir participer à des discussions sur un niveau international  : par exemple l’accord de Kyoto a été signé contre l’échange d’une admission à l’OMC.11

A cette vision d’une Russie indifférente aux questions de la protection de l’environnement s’oppose Marlène Laruelle. Contrairement à Josephson, elle voit par exemple dans la ratification russe du protocole de Kyoto non seulement des intérêts économiques, mais aussi une tentative de la Russie de sortir de sa mauvaise image de pays pollueur. Selon M . Laruelle, le fait que les Etats-Unis n’aient pas signé le protocole de Kyoto donne l’occasion à la Russie « to turn its competition with the United States to its advantage. In this vein, polluting Russia is cast as a thing of the past, something that was part of the Soviet heritage, whereas the new Russia, the Russia of the future, projects itself as a clean power »12. Cette présentation de la Russie comme un pays qui protège l’environnement fait partie de la théorie de Laruelle qui voit dans l’Arctique un territoire vide que la Russie peut utiliser pour diffuser une nouvelle « marque » (« brand »)13. Aujourd’hui, avec la sortie des Etats-Unis des accords de Paris, la Russie pourrait de nouveau jouer cette carte d’une puissance alternative qui se préoccupe de l’environnement. A la sortie des Etats-Unis du protocole de Paris, la Russie a déclaré que la lutte contre le changement climatique était importante et qu’elle n’envisageait pas de quitter cet accord. Néanmoins, la Chine, prospère, qui a commencé à investir largement dans le secteur de l’énergie alternative, semble damer le pion à la Russie, qui se trouve encore dans une crise financière.

Malgré cela, la volonté de changer sa mauvaise image d’ état pollueur se manifeste de plus en plus en Russie – et cela non pas seulement sur un niveau rhétorique. En 2009, Poutine annonce la construction d’un parc national en Arctique – celui-ci est encore élargit de 74 000 km2 en 2016, devenant alors le plus grand parc national sur le territoire russe.14 Dans le cadre de la construction du parc national, un projet de nettoyage a été lancé. Jusqu’en 2017, plus que 42 mille tonnes de déchets, comme des tonneaux contenant des produits pétroliers, ont été ramassés.15

Egalement en ce qui concerne les déchets nucléaires, on peut constater quelques améliorations. Alors qu’après la crise en Ukraine, beaucoup de projets internationaux ont été annulés, la coopération pour l’élimination des déchets soviétiques atomiques est maintenue. Une catastrophe environnementale aurait des conséquences massives également pour les autres états arctiques et le reste de la planête, les tensions politiques n’ont pas mis un coup d’arrêt à la coopération dans ce domaine. En 2017, dans la baie d’Andreeva sur la péninsule de Kola seulement 55 km de la frontière norvégienne, les travaux ont commencé pour transporter 22 000 éléments combustibles nucléaires de cinquante anciens sous-marins nucléaires dans un centre de stockage radioactif.16 Ce projet a été largement cofinancé par l’Union Européenne et le gouvernement norvégien. Un b-mol à ce projet est néanmoins la nouvelle construction de sous-marins atomiques et des centrales atomiques dans le nord.

Un autre danger environnemental réside dans l’extraction des ressources en Arctique. Dans le livre de Josephson, « the nature of Putinism » se rapproche de l’époque stalinienne par le fait que les deux sont seulement intéressés par les ressources en Arctique et non pas au maintien de son écosystème fragile.17 Une étude réalisée en 2008 par l’US Geological Survey montre que la région Arctique pourrait représenter jusqu’à 30% des réserves mondiales de gaz et jusqu’à 10% des réserves mondiales de pétrole.18 Et les données russes estiment que 90% des réserves d’énergies naturelles du pays se trouvent en région Arctique, dont 70% dans les mers des Barents et de Kara.19

Déjà aujourd’hui, 14% du PIB russe est réalisé dans des régions arctiques, alors qu’elle ne représente que 2% de la population en Russie.20 Ce sont ces promesses qui rendent la région arctique attractive aujourd’hui.

Comme Josephson, McCannon constate en Russie une « determination to push forwards with the development of its Arctic oil and gas, with no hesitation on account of potential environmental or human impact »21. Il atténue par contre l’image d’une extraction de pétrole massive en Arctique car pour l’instant cette extraction est trop coûteuse en raison des conditions environnementales imprévisibles et d’une technologie qui se trouve encore au stade initial de son développement. De plus, à l’heure actuelle, le prix de pétrole est trop bas pour que l’investissement dans l’extraction de ressources en Arctique soit lucratif.

Notes 

1 Voir: McCannon, op. cit., p. 270.

2 Un été au grand Nord. 7 reportages par-delà le cercle polaire, du Svalbar jusqu’en Alaska en passant par la Sibérie, 24 heures (ed.), Lausanne, Favre, 2016, p. 118.

3 McCannon : op. cit., p. 244.

4 Josephson, op. cit., p. 6.

5 Josephson, Paul, Would Trotsky Wear a Bluetooth : Technological Utopianism Under Socialism, Baltimore, 2010, p. 193-231.

6 Bruno, op. cit., p. 175.

7 Idem., p. 175.

8Idem., p. 175-176.

9

10 Josephson, op. cit., p. 381.

11 Idem., p. 371.

12 Laruelle, op. cit., p. 13.

13 Idem., p. 13.

14 Herrmann, Victoria, As the Ice Melts, Russian Arctic National Park Expands, 06.09.2016, [Consulté le 11 septembre 2017] Disponible à l’adresse : http://www.highnorthnews.com/as-the-ice-melts-russian-arctic-national-park-expands/

15 TASS, Poutine et Medvedev ont évalué les résultats du nettoyage général en Arctique, 29.03.2017, [Consulté le 11 septembre 2017] Disponible à l’adresse : http://tass.ru/arktika-segodnya/4136650

16 Triebe, Benjamin, Wo Russland und die EU noch zusammen kooperieren, 30.06.2017, [Consulté le 11 septembre 2017] Disponible à l’adresse : https://www.nzz.ch/international/zusammenarbeit-russland-eu-geeint-nur-am-strahlenden-grab-ld.1303572 Staalesen, Atle, „A Historical Day in the Andreeva Bay, 28.06.2017, [Consulté le 11 septembre 2017] Disponible à l’adresse : https://thebarentsobserver.com/en/ecology/2017/06/historical-day-andreeva-bay.

17 Josephson, op. cit., p. 375.

18 Gattolin, André, Rapport d’information N° 684, Sénat Français, Paris, 2 juillet 2014.

19 Czarny, Ryszard M, The High North: Between Geography and Politics, Springer, 2015, p. 98.

20 Kraska, James, Arctic Security in an Age of Climate Change, Cambridge, 2013, p. 95.

21 McCannon, op. cit., p. 290.