La concurrence des héros en Ukraine aujourd’hui influence sans nul doute la géopolitique du pays. La réhabilitation de héros tels que Stepan Bandera, qui a, particulièrement depuis la présidence de V. Iouchtchenko, pris une tournure officielle, accentue encore la brèche qui divise la société ukrainienne entre l’Est et l’Ouest.

Les deux discours qui s’opposent en Ukraine reconfigurent totalement l’intégralité de l’appréhension du passé en Ukraine. En Ukraine, l’Est, région industrielle peuplée d’une majorité de russes, revendique son appartenance à la communauté des Slaves et « réticente à la rupture tranchée avec le voisin russe »[51] s’oppose à l’Ouest. En effet, l’Ouest, de par « la politique d’autochtonie du pouvoir visant à fixer le groupe national par la langue, l’histoire et la culture distincte des Ukrainiens »[52], exclut toute une partie de l’Ukraine, dont la majorité se revendique russophone.

Le rejet de l’expérience soviétique à l’Ouest de l’Ukraine entre en concurrence avec un narratif « communiste », presque nostalgique.

Ces deux narratifs créent donc toute une série de héros, qui entrent eux-mêmes en concurrence. La figure de Stepan Bandera fait partie de ces héros, réhabilités pour leur résistance à la domination soviétique, qui s’oppose donc à l’appréhension du passé de l’Est de l’Ukraine, qui célèbre encore la Victoire de 1945 comme la victoire du communisme sur le fascisme, alors qu’elle est banalisée dans les milieux nationalistes Ukrainiens.[53] Ce très fort rejet de l’héritage soviétique et de sa domination, placé au centre de l’interprétation victimaire de la domination soviétique en Ukraine, accentue encore plus le clivage qui sépare l’Ukraine entre Est et Ouest, auquel s’ajoutent encore les frontières mémorielles créées par une réécriture de l’histoire opposant les narratifs ukrainiens, juifs et polonais.

Rappel historique

En 1991, après 68 ans d’existence, ce qui fut l’une des plus grandes puissances militaires et économiques mondiales, l’Union Soviétique, s’effondre. Cette gigantesque entité territoriale laisse place à une multitude de nouveaux États-nations et sa disparition redessine entièrement la carte géopolitique de l’Europe de l’Est.

Un grand nombre de frontières qui, auparavant, étaient principalement administratives, deviennent soudainement des frontières internationales, laissant rapidement apparaître une mosaïque d’ethnies et toute une série de minorités dans la plupart des nouveaux États issus de l’URSS .

Avec cela, l’émergence de problématiques qui avaient été étouffées sous la domination soviétique, comme la problématique des récits et constructions nationales, que l’ethno-fédéralisme soviétique avait tenté de gommer.

C’est dans ce contexte que l’Ukraine indépendante de 1991 entame son processus de construction nationale allant de pair avec son passage brutal et définitif du statut de « République socialiste » à celui de nation à part entière. Très rapidement, lors de cette construction nationale supposée être homogène et ayant pour but de consolider l’unité de la nouvelle nation ukrainienne, (ré-)apparaissent des nouvelles frontières idéologiques, mémorielles et historiques. Pour comprendre la séparation mémorielle qui sévit encore actuellement en Ukraine et qui sépare l’Est et l’Ouest de ce pays, il est tout d’abord important de rappeler les divers contextes historiques qui différencient les régions d’Ukraine. En effet, même l’historien Andreas Kappeler se doit, dans son ouvrage « Petite histoire de l’Ukraine » de signaler l’influence quasi-totale des frontières à l’Est et à l’Ouest de l’Ukraine dans son histoire, facilitant l’invasion des puissances étrangères.[1] Très rapidement, les différentes parties de l’Ukraine se trouveront sous différentes dominations et subiront donc les différentes influences et de ces expériences, et ce dès 1667.

La faille mémorielle créée par les différentes expériences historiques, qui séparait l’Est de l’Ouest, la faille mémorielle s’élargira encore dès le 19ème siècle, puisque tous les Ukrainiens se retrouveront sous la domination d’un des Empereurs.

L’Ukraine méridionale et de la rive droite sera intégrée à l’Empire Russe, alors que la partie occidentale se retrouvera sous domination habsbourgeoise. La partie occidentale de l’Ukraine, qui correspond aux anciennes principautés de Galicie/Volhynie, est la partie qui nous intéresse dans le cadre de cette analyse. En effet, alors que l’Ukraine orientale est considérée comme « héritière de la Rous « kiévienne », puis contrôlée par la Pologne jusqu’au milieu du 17ème siècle, est restée sous domination tsariste pour passer sous la domination soviétique à partir de la Révolution russe[2], l’Ukraine occidentale, comprenant les régions de Galicie/Volhynie,

reste pendant plus de 146 ans sous la domination des Habsbourg. La région de Lviv, situé aux confins de l’Empire sera, de ce fait, marquée par son multiculturalisme et sa multiplicité culturelle, du fait qu’elle fut, à l’image de la ville de Lviv avant les massacres du milieu du 20ème siècle, peuplée tout aussi bien d’Ukrainiens, de Juifs que de Polonais. Malgré cette multi-ethnicité historique, cette région est également connue de nos jours pour constituer

le berceau d’un nationalisme ukrainien qui, depuis l’indépendance, s’est attelé à la tâche de la réécriture de l’histoire nationale ukrainienne dans le cadre d’une construction nationale s’opposant à tous les récits nationaux,

  Taras Chevtchenko

comme par exemple le récit national polonais ou juif, qui pourraient s’établir en parallèle à ce dernier.[3] C’est dans ce contexte que l’on peut observer, dans l’Ouest de l’Ukraine et plus particulièrement lors des manifestations de l’EuroMaïdan, la réhabilitation de toute une série de « héros » et personnages tout aussi bien politiques, littéraires qu’historiques du 20ème siècle. Taras Chevtchenko  sera à la culture ukrainienne ce que Stepan Bandera  sera à sa construction nationale. Bien que la réhabilitation de Taras Chevtchenko, considéré comme le fondateur de la langue ukrainienne, veuille unir la nation ukrainienne autour d’un même symbole, il reste controversé, puisque selon certains auteurs (Chyche), il scelle le destin commun des peuples Slaves.  En effet, à travers la réhabilitation de Stepan Bandera, qui est au centre de la problématique de ce travail , naitront un grand nombre de nouvelles frontières (physiques et mentales) qui contribueront à accentuer la scission mémorielle en Ukraine, comme nous allons le voir, et non uniquement entre l’Est et l’Ouest. En effet, la réhabilitation de Stepan Bandera suscite un débat historiographique entre les différentes entités régionales et nationales de l’Ukraine contemporaine, souvent réduite à une opposition entre l’Est et l’Ouest.

 Stepan Bandera

A travers ce travail, nous allons voir dans quelle mesure le processus de construction nationale à l’Ouest de l’Ukraine et la réhabilitation de héros nationalistes tels que Stepan Bandera contribue à la cristallisation de ces mêmes frontières mémorielles. A travers l’étude d’un des cas de réhabilitation, à commencer par une introduction historique et idéologique concernant la figure de Stepan Bandera, il sera possible de suivre la construction d’un mythe autour de sa personne. Il s’agira ensuite de comprendre plus précisément la nature des différents narratifs qui entrent en concurrence en Ukraine de l’Ouest. Ces différents narratifs, articulés, dans le cadre de ce travail, autour du mythe de Stepan Bandera, n’opposent pas uniquement l’Est de l’Ouest, mais également les différents héritages culturels des régions de l’Ouest de l’Ukraine. Cette concurrence des mythes et des narratifs étant susceptible, dans une certaine mesure, de créer de nouvelles frontières mentales s’ajoutant aux nouvelles frontières étatiques laissées par la disparition de l’URSS.

Stepan Bandera : biographie et idéologie

Emblème de l’OUN

Stepan Bandera naît en 1909 en Galicie, qui se trouve à l’époque dans les confins de l’Empire austro-hongrois. A cette époque, 20% d’Ukrainiens vivaient sous la domination habsbourgeoise alors que les autres 80% vivaient sous la domination de l’Empire tsariste.[5] Les Ukrainiens étaient connus sous le nom de « Ruthènes » à l’intérieur de l’Empire austro-hongrois. Stepan Bandera naît d’un père prêtre greco-catholique. Il perdra sa mère très jeune de la tuberculose. Très rapidement, Stepan Bandera sera actif au sein de plusieurs organisations et sera impliqué dans l’OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens), créée en 1929 à Vienne. Il sera arrêté à plusieurs reprises pour activisme nationaliste.[6] Stepan Bandera, de par son activisme et son charisme, grimpera rapidement les échelons de l’OUN. En 1930, il sera placé à la tête de l’appareil de propagande responsable pour la distribution de publications illégales en Galicie orientale.[7] Selon D. R. Marples, le personnage de Stepan Bandera n’est cependant pas perçu comme un « penseur politique » mais un homme d’action qui fut, malgré cela, tenu loin des conflits du temps de la guerre et de l’après-guerre.[8] Il passa la plupart de sa vie à l’extérieur de l’Ukraine, en exil ou emprisonné. En effet, pendant une grande partie de la deuxième guerre mondiale, soit entre 1941 et 1944, Stepan Bandera est arrêté et exilé à Berlin. Après la guerre, il s’exilera en Suisse pour finalement réapparaître en Allemagne de l’Ouest, où il sera assassiné.

Stepan Bandera : leader messianique ou mythe ?

Activités à l’intérieur du mouvement nationaliste (OUN/UPA)

Les régions de Galicie occidentale et de Volhynie furent annexées au territoire actuel ukrainien pendant la deuxième guerre mondiale. Auparavant, on constate un conflit permanent autour de l’appartenance de ces territoires, particulièrement entre les Polonais et les Ukrainiens, qui, eux, se battirent violemment pour conserver ces régions hors de Pologne. Selon P.-J. Himka, les politiques polonaises à l’égard des Ukrainiens de ces régions contribuèrent plutôt à accentuer les antagonismes déjà présents qu’à les intégrer, ce qui aurait contribué au développement d’un nationalisme encore plus radical, jusqu’à son institutionnalisation avec la création de l’OUN en 1929.[9]

Ces organisations nationalistes tombèrent très rapidement sous l’influence de l’extrême nationalisme européen : le fascisme italien et le national-socialisme allemand.  

Image illustrative de l'article Armée insurrectionnelle ukrainienne

Drapeau de l’UPA

En lisant les ouvrages consacrés aux organisations comme l’OUN et l’UPA, on réalise très rapidement le mythe qui s’est formé autour des figures de Stepan Bandera, Stetsko et Melnyk qui, pour la plupart du temps, étaient incarcérés et donc très peu présents. Cependant, il n’existe que peu d’informations concernant la personnalité de Stepan Bandera qui nous permettraient de définir les conditions de la formation d’un mythe autour de sa personne. Cependant, certains éléments peuvent nous permettre de comprendre le phénomène. Si l’on considère la biographie de Stepan Bandera, son éducation et ses premières implications dans les milieux nationalistes, il ne fait pas de doute qu’il s’agissait d’un homme engagé et déterminé, ce qui lui aura permis de monter rapidement les échelons de la hiérarchie au sein de l’OUN.

Néanmoins, il sera très rapidement mis à l’écart à travers de multiples emprisonnements et exils, ce qui nous empêche de penser qu’il ait pu être un leader présent et actif au sein des troupes sur le terrain.

Certains émettent cependant l’hypothèse que son absence aurait pu contribuer à la construction du mythe.[10]

La popularité de Stepan Bandera au sein des milieux nationalistes ne fait pas de doute, mais elle n’est pas suffisante à l’élaboration d’un mythe à l’échelle (semi-)nationale.

C’est, selon Rossolinski-Liebe, l’apparition de la dénomination « Banderites », dès la scission de l’OUN entre les partisans d’A. Melnyk (OUN-M) et ceux de Stepan Bandera (OUN-B) qui donnera de l’ampleur à l’aura déjà existante autour de Stepan Bandera. En effet, très rapidement, les organisations et groupes organisés autour des ordres et instructions du déjà « fameux » Stepan Bandera furent connu sous le nom de « Banderites »[11]. Cette dénomination sera très rapidement associée à tous les actes de terrorisme et de violence, et sera accompagnée d’un très grand nombre de connotations inspirant à la fois l’héroïsme et la peur. En effet, « bien que Bandera n’ait pas été impliqué dans la violence de masse de 1942-1943-1944, les meurtres de milliers de polonais et de plusieurs centaines de juifs par l’OUN-B et l’UPA contribuèrent à la formation de son mythe politique et affectèrent son image politique. Les activistes de l’OUN-B et les partisans de l’UPA étaient connus de leurs victimes comme les « Banderites » ou les « gens de Bandera » »[12]. La construction du mythe autour de Bandera, ancrée dans la société ukrainienne actuelle, prend déjà naissance, comme nous le voyons, de son vivant, bien que Stepan Bandera ne s’érige vraisemblablement pas, de son vivant, en leader messianique. C’est plutôt la période de crise de l’entre-deux guerres et la montée du fascisme qui créent les conditions pour la création d’un mythe autour d’une figure charismatique telle que Stepan Bandera, représentant de la résistance de la nation ukrainienne.

Pendant la deuxième guerre mondiale : collaborationniste ou opportuniste ?

Paysannes ukrainiennes accueillant les troupes allemandes en 1941

Les leaders nationalistes décidèrent seulement en 1943, lors du troisième congrès de l’OUN, de se distancer du fascisme et de mettre l’accent sur le fait que l’OUN-B se battait sur deux fronts, contre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique dans le but d’établir un État ukrainien indépendant, à défaut de ne pas avoir pu maintenir celui déclaré au 30 juin 1941. Alors qu’il est évident aujourd’hui que l’Allemagne nazie marchant sur l’Europe de l’Est n’avait rien d’une puissance libératrice, il faut cependant préciser le contexte historique de l’arrivée de la Wehrmacht en territoire ukrainien.

Après la collectivisation forcée, la famine des années 1932-1933 et les purges staliniennes, les troupes allemandes furent, dans un rejet de la domination soviétique, dans un premier temps, perçus en tant que libérateurs et donc pour la plupart du temps accueillis comme tels, et pas uniquement par les milieux nationalistes. Pour ce qui est des nationalistes en particulier, la politique russe à l’encontre des nationalités, qui voyait les Ukrainiens comme les « petits-frères » des Russes, ne laissait pas de place aux aspirations nationales. L’arrivée des Allemands, plutôt perçus donc comme des alliés contre un ennemi commun, laisse entrevoir une brèche dans le projet d’indépendance des nationalistes ukrainiens. C’est donc pour ces raisons que les membres de l’OUN-B, branche plus « radicale » de l’OUN, entra en Galicie orientale aux côtés de la Wehrmacht en juin 1941.

L’Ukraine indépendante de 1941

Bien que beaucoup parlent d’opportunisme, il faut cependant préciser que l’OUN-B n’est pas, avant l’arrivée de l’armée allemande, un groupe sans idéologie qui choisit de s’allier aux Allemands par défaut. Les milieux nationalistes ukrainiens collaboraient avec les Allemands déjà dans les années 1930, alors que l’OUN était active en Pologne.[13] Peu après l’arrivée des Allemands, l’OUN-B proclame donc le 30 juin 1941 une Ukraine indépendante avec l’approbation d’Adolf Hitler, ce qui vaudra à son leader, Stepan Bandera, d’être rapidement arrêté et emmené à Berlin. Peu après la déclaration d’indépendance, les militants de l’OUN-B expriment leur loyauté aux autorités allemandes et tentent de négocier la libération de leur leader, Stepan Bandera.[14]

Dans l’historiographie nationaliste ukrainienne, la période d’emprisonnement à Berlin constitue une période de résistance contre l’Allemagne nazie alors que, dans les faits, on constate plutôt une tentative de la part de Bandera d’améliorer les relations avec les Allemands, comme le montre une lettre écrite à A. Rosenberg le 9 décembre 1941 : « The Ukrainian nationalists believe that German and Ukrainian interests in Eastern Europe are identical. For both sides, it is a necessity to consolidate (normalize) Ukraine in the best and the fastest way and to include it into the European spiritual, economic, and political system.”[15]

 

Il est difficile à ce stade, de parler d’opportunisme ou de collaborationnisme. Il reste cependant évident qu’il ne s’agit pas là d’une quelconque résistance. Il est possible que les nationalistes ukrainiens aient vu dans l’avancée allemande une manière d’établir un État ukrainien indépendant. Cependant, rien ne justifie les massacres et le nettoyage ethnique entrepris durant ces années-là et dans les années qui ont précédé l’invasion allemande. Il est donc difficile de trancher entre collaborationnisme et opportunisme, peut-être est-ce un peu des deux, puisqu’il est maintenant clair, pour des historiens comme Rossolinski-Liebe, que les milieux nationalistes ukrainiens avaient une idéologie similaire à celle des Allemands, ce qui facilitera la coopération entre les deux entités[16]. Les premières années de l’occupation allemande se traduisirent donc par un nettoyage ethnique de toutes les minorités présentes sur le territoire Ukrainien, afin d’atteindre le but ultime d’une « Ukraine aux Ukrainiens », slogan qui figurait sur les tracts répartis dans la ville de Lviv au matin du pogrome du 1er juillet 1941, en raison de la récente déclaration d’indépendance.[17] Juifs et Polonais furent massacrés en masse, le pogrome de Lviv constituant l’évènement le plus controversé concernant le sort des Juifs en Galicie. En effet, il n’existe encore aucun réel consensus parmi les historiens, qui tentent d’évaluer le rôle des différents acteurs de ce pogrome. Le chercheur P.-J. Himka, dans son article « The Lviv Pogrom of 1941 », établit une claire chronologie des évènements et mentionne la responsabilité de trois acteurs dans le déroulement des évènements. D’une part, il nie le caractère spontané du pogrome[18], ce qui pose donc la question de la responsabilité, qu’il attribue aux Allemands et aux nationalistes Ukrainiens, plus particulièrement à la fraction de l’OUN subordonnée à Bandera, ainsi qu’à la foule présente sur place, de nationalité mixte bien que majoritairement ukrainienne.  

De tels changements historiographiques posent problème dès lors que les héros nationaux de la nouvelle Ukraine indépendante sont soudain devenus non seulement collaborateurs de l’Armée nazie, mais acteurs dans l’extermination des Juifs d’Ukraine.

En effet, alors que la responsabilité pour les évènements de Lviv était à l’origine attribuée au bataillon « Nachtigall », les recherches des vingt dernières années prouvent que, malgré leur présence sur place, ils ne sont pas à l’origine de l’organisation du pogrome, mais qu’il s’agissait bien d’une collaboration entre l’OUN-B et les troupes allemandes.  

Encore aujourd’hui, les évènements de Lviv sont sujets à une controverse, tout comme le sont les relations entre Juifs et Ukrainiens, qui donnèrent lieu à un colloque en mars 2017, intitulé « Juifs et Ukrainiens, vers l’écriture d’une histoire commune » qui suscite dès le départ des débats. En effets, les participants relèvent deux choses qui feront l’objet d’une lettre commune à l’organisation du colloque. Ces débats montrent bien la complexité des rapports entre les différentes ethnies en Ukraine et l’importance encore actuelle de cette thématique. En premier lieu, c’est l’intitulé du colloque suscite des réactions quant à la définition des sujets « Juifs » et/ou « Ukrainiens », puisqu’il sous-entend qu’un sujet de confession juive ne peut pas être ukrainien et vice-versa. En deuxième lieu, c’est concernant les historiens invités que les discussions débutent, avant même le début du débat, puisque certains sont considérés comme « intervenants engagés dans une réécriture de l’histoire qui, sous prétexte de réhabiliter des acteurs interdits par la propagande soviétique, minimisent la participation active de nombreux Ukrainiens et de leurs organisations dans les massacres de la Shoah. »[20] Ces débats montrent l’actualité d’une controverse d’ores et déjà traitée par plusieurs historiens.

Cérémonie de la création de la 14eme division « Galicie » de la Waffen SS a Lviv

Les choses se compliquent également en 1943 lors de la décision de créer une unité SS-Galicie,  qui sera principalement composée de soldats ukrainiens jurant fidélité à l’Allemagne nazie ainsi qu’à leur leader : Adolf Hitler. Une grande partie des soldats s’inscrivant au sein de l’unité SS-Galicie sont des soldats de l’UPA. La division SS-Galicie  est à l’origine d’un grand nombre de massacres de Polonais et de Juifs. Ces sont ces mêmes soldats qui désertèrent ensuite la division SS pour rejoindre l’UPA, aujourd’hui érigée en première armée nationale ukrainienne libératrice. La question de leur collaboration avec l’Allemagne nazie est complètement gommée de leur parcours.

Construction du mythe : martyr de la cause nationale ?

La construction d’un mythe autour d’une personne n’implique pas forcément le fait qu’elle deviendra un martyr de la cause en question. Cependant, dans notre cas, l’assassinat de Stepan Bandera provoque une évolution dans la nature du mythe qui lui est voué, comme l’exprime très bien Rossolinski-Liebe, biographe de Stepan Bandera : « The two capsules of cyanide fired by the western KGB agent […] were the beginning of the Providnyk’s turbulent afterlife »[21]. Erigé en représentant de la cause nationale ukrainienne de son vivant, il devient, dès sa mort, un martyr de la cause nationale. Son assassinat le posant en victime de la résistance à la fois contre les soviétiques et contre les nazis. De plus, après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, alors que l’Ukraine fut à nouveau quasiment entièrement sous domination soviétique, fut ouverte la chasse aux nationalistes. Toute personne ayant eu contact, de proche ou de loin, avec les milieux nationalistes de l’UPA et de l’OUN fut éliminée, ainsi que toutes les personnes soutenant les idées nationalistes. Dès l’effondrement de l’URSS, les nationalistes ukrainiens furent donc immédiatement érigés en martyrs de la cause nationale dans le cadre de la toute nouvelle construction nationale visant à rejeter en bloc l’héritage communiste, allant de pair avec la destruction du mythe de la dite « Grande Guerre patriotique », puisqu’ils furent considérés comme ayant fait partie d’un mouvement de résistance au sein de la République soviétique socialiste d’Ukraine.

L’extrême droite actrice dans la première réhabilitation des héros nationalistes.

Cependant, il est important de noter que cette première réhabilitation ne fut, dans un premier temps, non pas faite par l’entièreté du peuple ukrainien, mais majoritairement par les « dissidents nationalistes et les politiciens d’extrême droite ».  A ce stade, on parle uniquement d’une réhabilitation partielle, qui n’atteint pas encore toutes les couches de la société. Un élément qui apparait d’ores et déjà dès le début de la réhabilitation de ces « martyrs » de la cause nationale éliminés sous la « terreur rouge », est la partielle réécriture de l’histoire, plaçant ces « résistants » en héros, omettant leur possible collaboration avec l’Allemagne nazie, les actes terroristes et atrocités commises, leur idéologie fasciste inspirée des tendances ouest-européennes et leur participation à l’Holocauste.[23]

Indépendance et construction nationale

Retour du nationalisme et réhabilitation

Comme la plupart des pays de l’Europe de l’Est à la chute du communisme, l’Ukraine accéda presque malgré elle à l’indépendance. On le sait,

lors du Referendum du 17 mars 1991, une écrasante majorité vote pour le maintien de l’URSS, bien que 6 républiques sur 15 le boycottent.  

Le signal de l’indépendance va être donné de la tête de l’État, lorsque Eltsine va progressivement se débarrasser de Gorbatchev et que l’Ukraine va se retrouver de facto indépendante. Malgré cela, on constate en Ukraine une radicalisation avant la chute de l’URSS. Entre 1989 et 1991, on assiste en Ukraine à deux grandes grèves de mineurs qui s’étendent sur tout le territoire de l’URSS. Très rapidement, on voit apparaître des critiques de Lénine, des drapeaux ukrainiens ainsi que des drapeaux rouges et noirs de l’extrême droite nationaliste ukrainienne.[24] En 1991, après que la Russie de Eltsine ait proclamé son indépendance et dépourvu l’URSS de son centre, Leonid Kravtchouk, dirigeant du PC ukrainien et ancien chasseur de nationalistes recycle son discours et proclame l’indépendance en se faisant élire par suffrage universel lors d’un deuxième referendum pendant lequel 90,5% des Ukrainiens votent en faveur de l’indépendance.

On assiste donc à une sorte d’opportunisme de la part de l’ancienne bureaucratie au pouvoir, qui décide de recycler le discours nationaliste (que Leonid Kravtchouk connait très bien) montant en Ukraine pour se placer en tant que chefs locaux.[25]

Très rapidement, ce discours nationaliste va être au cœur de la construction nationale de la nouvelle nation ukrainienne et engendrer toute une série de problématiques qui laissent très rapidement apparaître une identité nationale et régionale fragmentée. Dès le début, on constate, dans la construction nationale de l’Ukraine et plus particulièrement dans l’Ouest, la volonté de se détacher complètement du passé soviétique et de construire son identité nationale propre indépendamment du passé soviétique de la région, alors que l’Est, et cela va se manifester très clairement dans la crise ukrainienne de 2013/2014, revendique sa proximité avec la Russie. Cette nouvelle identité propre à l’Ouest de l’Ukraine, qui décide d’omettre presque 68 ans d’héritage historique, pose très rapidement problème au sein d’une communauté déjà divisée de par son histoire. Cette construction nationale sera, uniquement dès 2008, considérée comme «officielle » car promue par le président[26]. Avant cela, elle sera très rapidement prise en charge par les nouvelles élites au pouvoir, soutenus par les mouvements d’extrême-droite nationaliste, mais atteindra très rapidement de plus larges couches de la population. C’est dans le cadre de cette reconstruction historique que se situe la réhabilitation de figures comme Stepan Bandera et les organisations nationalistes de l’OUN et de l’UPA. Le problème principal posé par l’élaboration de narratifs nationaux que l’on peut caractériser d’ « ethno-centrés » est que, étant construit autour d’une seule ethnie, dans notre cas l’ethnie ukrainienne, il entre souvent en concurrence avec d’autres narratifs nationaux. Ceci est particulièrement le cas dans un pays comme l’Ukraine qui, comme nous le verrons, est victime d’une fracture non-seulement géographique entre l’Est et l’Ouest, mais également mémorielle. L’Ouest de l’Ukraine étant historiquement marqué par son caractère anciennement multiethnique, se trouve également marqué par des barrières et frontières mémorielles et à l’intersection des différents narratifs nationaux juif, polonais et ukrainiens.[27]

Dans quelle mesure et pour quelle raison Stepan Bandera est-il réhabilité ?

La réhabilitation de Stepan Bandera dans l’Ouest de l’Ukraine fait donc dans un contexte de conservation de la mémoire des luttes nationalistes « menées par l’OUN et l’UPA dans les années 1930-1950 »[28]. La conservation de cette mémoire, qui sera « peu à peu réimplantée en Ukraine post-soviétique »[29], est dans un premier temps conservée au sein de la diaspora des Ukrainiens de l’Ouest. Elle ne figure cependant pas immédiatement dans le récit officiel et fait tout d’abord l’objet de plusieurs initiatives qui entrent dans un processus de réévaluation de la nation en tant que « nation victime ». La réhabilitation de Stepan Bandera rentre également dans un contexte de « réévaluation positive de la période pré-communiste »[30] dès l’accession à l’indépendance. Néanmoins, il n’est possible de parler que de réhabilitation officielle à partir des années 2005-2010, sous la présidence de V. Iouchtchenko, qui n’est que le résultat d’un long processus de réécriture de l’histoire.

La première étape de la nouvelle construction nationale en Ukraine s’inscrit dans la volonté de construire un narratif ukrainien s’opposant à l’héritage soviétique. 

La décommunisation : le monument « à ceux qui sont tombés pour le pouvoir des soviets » à Kharkov (1957) repeint aux couleurs ukrainiennes et devenu monument « à ceux qui sont tombés pour l’indépendance et la liberté de l’Ukraine »… été 2016

Dans un contexte historique marqué par la fin de la Guerre Froide, ayant marqué l’Europe par son opposition entre le communisme soviétique à l’Est et le capitalisme à l’Ouest, un clivage se crée en Ukraine entre l’Ouest du pays, rejetant l’héritage soviétique, et l’Est, plus proche de son « voisin russe ».Ce clivage, encore très présent dans les mentalités, pousse les pays cherchant à se distancier du communisme vers l’Ouest, soit vers l’Europe. Il faut cependant comprendre que, lors de la déclaration d’indépendance de 1941 par l’OUN, les nationalistes ukrainiens se tournent pour la première fois vers l’Ouest, puisqu’ils déclarent leur indépendance en opposition et rejet à l’occupation soviétique. De fait, l’Ukraine de l’Ouest et principalement l’OUN se retrouva face au fascisme italien et au national-socialisme allemand.[31] Dès 1991, dans cette même partie de l’Ukraine, soit la région de Lviv, on constate très rapidement, dans la construction de leur passé ukrainien, une tendance à l’effacement complet du passé soviétique, qui passe par la destruction d’anciens héros soviétiques (comme Lénine, dont les statues sont petit à petit déboulonnées) et la reconstruction de nouveaux héros, fondamentalement ukrainiens, ayant lutté contre les Soviétiques dans le cadre de la construction d’un véritable Etat ukrainien. Cette nouvelle construction, couplée de l’adoption d’une posture de nation victime, qui se fait partout en Ukraine dans un but de « réconciliation » avec l’Est, a « pour conséquence un remaniement total de la trilogie héros/bourreau/victime »[32]. Cette place centrale réservée aux luttes nationalistes contribue donc à l’effacement ou à la minimisation de l’importance des luttes de l’Armée rouge contre l’occupant nazi, et provoque donc, dans l’Est et dans le Sud de l’Ukraine, un tout autre sentiment. En effet, dès l’indépendance, on constate un agrandissement du clivage Est/Ouest en Ukraine, puisque la nouvelle vérité historique inclut un « affaiblissement du mythe de la Grande Guerre Patriotique »[33] et un rejet complet de l’héritage soviétique. Ces différents éléments entraînent, dans l’Ouest de l’Ukraine, un remaniement de l’espace public. A Lviv, on déboulonne donc progressivement les statues de Lénine, on rebaptise les rues Pouchkine et Lermontov en les renommant avec le nom des nationalistes ukrainiens, membres de l’OUN et de l’UPA, dont fait partie Stepan Bandera.[34] La réhabilitation, dans l’Ouest de l’Ukraine, de ces personnalités, entre cependant en concurrence avec les différentes narratifs nationaux, en particulier dans la région de Lviv, à l’origine considérée comme le berceau du multiculturalisme ukrainien. Ces remaniements s’opposent donc au passé multiethnique de la région, mais agit également comme une provocation symbolique nette envers la Russie, les Polonais et les Juifs, [35]. De plus, « dans la mesure ou l’OUN/UPA est responsable d’une purification ethnique menée en 1942 et 1943 au cours de laquelle la population polonaise de villages entiers de Galicie et Volhynie fut décimée »,[36] la réhabilitation de Stepan Bandera et des membres de l’OUN-UPA s’oppose donc au passé Juif de la région et entraîne la création d’une nouvelle frontière mentale entre deux mémoires concurrentes en Ukraine de l’Ouest, soit la mémoire juive et la mémoire ukrainienne. Cette construction nationale ethnique se veut construite « sur la lutte contre les autres composantes ethniques de la région qui sont désormais réduites au silence ». [37] Les débats ouverts autour de la réhabilitation de la figure de Stepan Bandera en 2009-2010 comme celui opposant les vétérans de l’Armée rouge à ceux de l’OUN/UPA, de facto mis sur un pied d’égalité à la suite de la réhabilitation des luttes nationalistes, montrent l’étendue de sa réhabilitation qui n’est non plus partielle. En effet, depuis plusieurs années, « plusieurs municipalités d’Ukraine occidentale (dont Lviv) ont […] accordé à l’UPA et leurs membres le statut de « combattant pour la liberté de l’Ukraine » »[38]. Dès l’arrivée au pouvoir de V. Iouchtchenko, on assiste à une « accélération du processus de réhabilitation de l’OUN-UPA »[39] et donc, par définition, de Stepan Bandera.  

Dès son accession au pouvoir, alors que la mémoire nationaliste n’est pas encore sujette à une reconnaissance officielle, Iouchtchenko « se lance dans le traitement des questions mémorielles ayant trait à l’interprétation et à la commémoration de la Seconde Guerre mondiale »[40] et engage une série d’experts désignés pour tirer une conclusion définitive sur l’OUN-UPA. Le rapport qui en découle, bien qu’il fut « voulu avis d’expert indépendant, a rapidement eu des conséquences directes sur la politique nationale ».

Très rapidement, sous pression des conseils régionaux de Lviv, Ivano-Frankivsk et Ternopil, qui avaient déjà, en 2007, demandé l’attribution à Chouhevytch du titre de Héros de l’Ukraine, profiteront du 100ème anniversaire de la naissance de Stepan Bandera pour « revendiquer son admission au panthéon national en tant que Héros de l’Ukraine »[42], chose qu’il fera à la fin de son mandat présidentiel. La réhabilitation de Bandera place les vétérans de l’OUN-UPA au même niveau que les soldats ayant combattu aux côtés de l’Armée Rouge, contre le fascisme. Ceci implique donc une pension militaire qui équivaut à celle des vétérans de l’Armée rouge et qui contribue donc encore une fois à l’effacement et/ou à la minimisation du mythe de la Grande Guerre patriotique. La réhabilitation, au niveau officiel, de Stepan Bandera et par la même occasion, de l’OUN, entre donc en concurrence avec le récit national juif, pour qui Stepan Bandera et les nationalistes ukrainiens sont les bourreaux.

Conséquences de la réhabilitation

La difficulté de l’analyse d’un tel sujet vient du fait que, dans le processus de construction nationale, il existe une tentative de créer une unité nationale « à partir de bribes éparses pouvant être rattachées à un mouvement ukrainien local et national, le point commun des héros auquel il est fait hommage étant d’avoir d’une façon ou d’une autre lutté ou œuvré pour l’indépendance ukrainienne »[43]. Ces fragments d’histoire sont donc reconstitués en un tout dans le but de créer une continuité de la lutte pour l’indépendance ukrainienne et créer autour de cela toute une série de héros et de mythes nationaux. Cette construction cependant, est faite autour d’une série d’évènements qui sont plus particulièrement mis en avant, au détriment d’autres éléments qui sont volontairement omis, passés sous silence ou parfois même complètement reniés. C’est dans ce processus que le passé juif et polonais, plus particulièrement dans les provinces occidentales de l’Ukraine, comme dans la ville de Lviv, sont entièrement « passés sous silence »[44] de manière officielle. Néanmoins, bien que, à l’origine, la conservation de cette mémoire est uniquement faite par des groupes nationalistes locaux, on constate, depuis l’indépendance, une transformation progressive du paysage urbain des villes et villages de l’Ouest[45]. Cette transformation au départ encouragée uniquement par les pouvoirs locaux, comme par exemple le conseil régional de Lviv, sujet à une radicalisation par la forte présence de V.O Svoboda avec à sa tête Oleh Tiahnybok. C’est le conseil régional de Lviv qui, déjà en 1995, aura des discours en faveur de la réhabilitation de l’UPA.[46] Enfin, bien que Rossolinski-Liebe nous rende attentif au fait qu’il ne faut pas résumer la complexité des évènements de 2013/2014 à la figure de Stepan Bandera, il souligne tout de même que ce processus a donné en Ukraine une importance nouvelle à la cause nationale et provoqué l’érection, dans l’Ouest de l’Ukraine, de toute une série de monuments à l’effigie de Stepan Bandera, qui ancrent sa réhabilitation dans l’espace public. Alors qu’elle n’était qu’au départ un acte de l’extrême droite nationaliste, sa réhabilitation fera partie intégrante de la vérité officielle dès la présidence de V. Iouchtchenko, comme mentionné ci-dessus. Entre temps, elle entre progressivement dans les différents programmes municipaux des villes de l’Ouest de l’Ukraine, comme dans celui de de la ville de Lviv, en opposition non-seulement à l’Est de l’Ukraine, mais à la nature multiethnique de l’Ukraine et de ses différentes composantes nationales. La « tentative des organisations nationalistes d’étendre leur lecture du passé au reste du pays »[47] cependant, échouent pour la plupart

Négation de l’Holocauste ou simple minimisation ?

Dans le contexte de la réécriture de l’histoire, nous avons pu observer la constitution d’un narratif national incluant uniquement le passé de la nation en question, dans notre cas celle de l’Ukraine. Cette « nationalisation » du narratif pose particulièrement problème dans le cas de l’Ukraine, de par son caractère multi-ethnique d’avant-guerre. Comme cité précédemment, l’histoire du territoire de l’Ouest de l’Ukraine, successivement situés dans les confins de plusieurs empires, en est devenu un berceau du multiculturalisme. C’est ce caractère important de la région qui est mis de côté dans la construction nationale de l’Ukraine après 1991. En effet, en construisant son narratif autour de la seule ethnie ukrainienne, il n’existe plus de place pour les autres narratifs nationaux, comme le dit très bien P.-J. Himka dans son article concernant les obstacles de l’intégration de l’Holocauste en Ukraine.

”It is difficult to integrate the Holocaust into a history that is structured as a narrative of a particular nation. In such a narrative, there’s no room for the experience of other nations except in relation to the nation that is the subject of the national history.”[48]

Cette nationalisation de l’histoire est également couplée d’une victimisation qui place les Ukrainiens comme seule et unique victime. Olha Ostritchouk constate, dans ses travaux, une évolution de la figure de la victime en Ukraine. Selon elle, la figure de la victime passe de victime soviétique du stalinisme (1987-1991), qui inclut les passés juifs et polonais de la région, elles aussi victimes du stalinisme et qui apparaît avec la mise en examen des crimes de ce dernier. Dès les années 1990, parallèlement à l’apparition d’un discours nationaliste de plus en plus radical, on constate la mutation de la figure de victime qui, comme mentionné plus haut, devient une « victime nationale » victime des régimes totalitaires et non plus seulement du stalinisme.[49] Cette victime nationale ne prend plus en compte les autres victimes nationales présentes en Ukraine avant la deuxième guerre mondiale. Cette nouvelle forme de victime empêche donc la communauté ukrainienne d’intégrer l’expérience de l’Holocauste dans son historiographie. On ne parle pas de négationnisme, puisque personne ne met en doute les évènements de la Shoah, c’est son importance dans la construction nationale ukrainienne qui se retrouve minimisée, excluant de cette manière toute une catégorie de la population ukrainienne de son histoire. De plus, l’Ukraine pourrait, selon J.-P. Himka, être victime d’une sorte de « complexe d’infériorité » vis-à-vis de l’Ouest, qui l’inciterait à créer un narratif national d’autoglorification, ce qui empêcherait l’Ukraine d’évaluer cette période négative de son histoire, puisqu’elle inclut collaborationnisme et extrême nationalisme[50]. L’héritage communiste également apparaît, selon J.-P. Himka, comme un frein à l’intégration de l’Holocauste en Ukraine, puisqu’elle n’a pas été soumise au même travail de mémoire qu’à l’Ouest, ayant été sous domination de l’Union soviétique jusqu’à sa dissolution.

Conclusions

En conclusion, il est possible, à travers les différentes manifestations de la figure de Stepan Bandera dans la société ukrainienne au fil du temps, de constater l’importance grandissante qu’il acquiert depuis l’indépendance de l’Ukraine jusqu’à nos jours. Le processus de construction nationale ukrainienne, qui tente d’unir une société divisée par sa langue, son histoire et par sa culture, met en opposition et en concurrence non seulement deux narratifs nationaux à l’intérieur même du pays, soit la mémoire nationaliste à l’Ouest, rejetant l’héritage soviétique, et la mémoire « communiste » à l’Est, mais également à l’interne de l’Ukraine occidentale, le narratif « victimaire » ukrainien au passés Juif et Polonais. Ces différents narratifs créent eux-mêmes toute une série de héros, bourreaux et de victimes, tels que Stepan Bandera et l’OUN-UPA. De plus, le processus de réhabilitation officiel plaçant au même rang les combattants de l’OUN et de l’UPA et les soldats ayant combattu aux côtés de l’Armée Rouge contribue à accentuer une frontière mémorielle d’ores et déjà existante. Les travaux d’Olha Ostriitchouk constituent une œuvre majeure de l’analyse de ces différents discours, qui empêchent la nation ukrainienne de parvenir à un consensus historiographique et de ce fait, de construire une unité nationale autour d’une même identité. Cette problématique nous montre bien que l’héritage communiste ne laisse pas uniquement des problématiques de frontières étatiques, mais également toute une série de divisions mémorielles et culturelles, qui ont pour effet la polarisation de la société au même titre qu’une frontière étatique. La figure de Stepan Bandera en est une des composantes, bien qu’elle ne doive pas être considérée comme à la base des conflits qui sévissent en Ukraine actuelle, mais plutôt comme une illustration de cette frontière mémorielle qui sépare une Ukraine occidentale « nationaliste » et une Ukraine orientale plutôt « pro-russe ». Dans ce contexte, Stepan Bandera, héros des uns et bourreaux des autres, fierté de la lutte nationale pour les uns et héros dérangeant pour les autres, voit son histoire et faits et gestes décortiqués dans le but de l’ériger en symbole de l’identité nationale ukrainienne qui, dans son processus de construction, a vu tant de fois son élite décimée et son identité nationale anéantie. Peut-être l’Ukraine a-t-elle décidé, coûte que coûte, de ne plus laisser les autres puissances environnantes décider des composantes de son identité nationale, fermant le dialogue et empêchant toute discussion, au détriment des autres narratifs qui n’ont, eux, plus leur place dans l’érection des symboles de la nouvelle Ukraine indépendante. Finalement, on constate qu’une frontière mémorielle peut être tout aussi hermétique qu’une frontière étatique physiquement fermée par des barricades, autant à l’intérieur même d’une entité étatique qu’entre deux nations différentes. Sans un examen de conscience méticuleux et l’acceptation des pages noires respectives de l’histoire de chacun, une historiographie unificatrice en Ukraine est difficilement imaginable.

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[1]             Kappeler, Andreas. Petite histoire de l’Ukraine. Institut d’Etudes Slaves, Paris, 1997.

[2]                Bechtel, Delphine. Les nouveaux héros nationaux en Ukraine occidentale depuis 1991. In : Le retour des Héros, Académia-Bruylant, 2010, p. 53.

[3]                Idem. P. 54-55.

[4]                Ostriitchouk Zazulya, Olha. Les Ukrainiens face à leur passé. Vers une meilleure compréhension du clivage Est/Ouest. P.I.E Peter Lang, Bruxelles, 2013.

[5]                Rossolinski-Liebe, Grzegorz. The Life and the Afterlife of a Ukrainian nationalist, ibidem, 2014, p. 49.

[6]                Ibid., p. 91-94.

[7]                Ibid., p. 99.

[8]                Marples, David R.. Stepan Bandera : The resurrection of a Ukrainian national hero. In: Europe-Asia studies, vol. 58, n°. 4.; p. 556.

[9]                J.-P. Himka, The reception of the Holocaust in Postcommunist Europe. In: Bringing the dark past to light, University of Nebraska Press, 2013, p. 626.

[10]              Rossolinski-Liebe, 2014, p.19.

[11]              Rossolinski-Liebe, 2014, p. 282.

[12]              Idem.

[13]              Aunoble, Eric. L’Ukraine contemporaine, de 1991 à aujourd’hui, 5.05.2017, GSI-MAREM, Printemps 2017.

[14]              Rossolinski-Liebe, 2014, p. 247.

[15]              Ibid., p. 251.

[16]              Rossolinski-Liebe, 2014, p. 535 : “The ideological similarities between the National Socialists and Ukrainian nationalists facilitated this cooperation”.

[17]              Rossolinski-Liebe, 2014, p. 215.

[18]              Himka, J.-P., The Lviv Pogrom of 1941, The Germans, Ukrainians nationalists, and the Carnival Crowd. Revue canadienne des Slavistes, vol. LIII, 2011, p.235.

[19]              Idem.

[20]              Echange d’e-mails autour du colloque du 8 mars 2017 “Juifs et Ukrainiens, vers la construction d’une histoire commune”

[21]              Rossolinski-Liebe, 2014, p. 549.

[22]              Ibid., p. 459.

[23]              Rossolinski-Liebe, 2014, p. 459.

[24]              Aunoble, Eric. L’Ukraine de 1918 à l’indépendance. Du soviétisme tardif à l’indépendance, GSI-MAREM – automne 2016/2017.

[25]              Idem.

[26]              Ostriitchouk, Olha. Le conflit identitaire à travers les rhétoriques concurrentes en Ukraine post-soviétique, Autrepart 2008/4 (n° 48), p. 60.

[27]              Idem.

[28]              Ostriitchouk, 2013, p. 301.

[29]              Idem.

[30]              Himka, J.-P.. Obstacles to the Integration of the Holocaust into Post-Communist East European Historical Narratives. Revue Canadienne Des Slavistes, vol. 50, no. 3/4, 2008, p. 364.

[31]              Himka, 2008, p. 369.

[32]              Ostriitchouk, 2013, p. 301.

[33]              Ibid., p. 306.

[34]              Bechtel, 2010, p. 56.

[35]              Bechtel, 2010, p. 56.

[36]              Ibid., pp. 56-57.

[37]              Ibid., p.58.

[38]              ibid., p. 60.

[39]              Ostriitchouk, 2013,p. 333.

[40]              Idem.

[41]              Ibid., p. 335.

[42]              Ostriitchouk, 2013, p. 337.

[43]              Bechtel, 2010, p. 58.

[44]              Ibid., p. 59.

[45]              Ostriitchouk, 2013, p.314.

[46]              Ibid., p. 318.

[47]              Ostriitchouk, 2013, p. 345.

[48]              Himka, 2008, p. 362.

[49]              Ostriitchouk, Ohla. Des victimes du stalinisme à la nation victime. De la commémoration en Ukraine (1989-2007), Le Débat 2009/3 (n° 155), pp. 141-151.

[50]              Himka, 2008, pp. 360-361.

[51]              Ostriitchouk, 2008, p. 59.

[52]              Ostriitchouk, 2013, p. 60.

[53]              Ibid., pp. 62-65.