En quoi le renouveau de l’activisme des nationalistes radicaux ukrainiens lors de la révolution de l’Euro-Maïdan représente l’une des causes du déclenchement de l’insurrection du Donbass en avril 2014 qu’il ne faudrait pas sous-estimer ?

Résumé

Il est devenu très difficile aujourd’hui de préserver l’objectivité sur les études de l’extrême-droite ukrainienne, en raison de son intense politisation et d’un « environnement médiatique toxique »*. Néanmoins, notre analyse, dont les sources en trois langues constituent un travail de plus de 200 heures,  tente de souligner la primauté des facteurs endogènes, comme l’activisme des nationalistes radicaux ukrainiens, dans le déclenchement de l’insurrection du Donbass, l’intervention russe dans les régions séparatistes étant un facteur ultérieur.

Des experts divisés

De nombreux experts se focalisent sur les facteurs exogènes pour comprendre la source de l’insurrection du Donbass : les problèmes de l’Ukraine ne sont ukrainiens qu’en apparence, le terme de « guerre civile » est inadéquat et c’est le Kremlin qui a agité les séparatistes « pro-russes » en les soutenant en tapinois et en menant une « guerre de l’information » contre les autorités de Kiev. Un autre facteur exogène repris par les auteurs est celui du développement de la rhétorique de la « menace fasciste » ukrainienne par les médias russes afin de générer une peur illusoire dans les régions russes et russophones d’Ukraine, et de provoquer une instabilité dans le pays.

Les auteurs opposés à la primauté des facteurs exogènes – l’intervention de la Russie – quant à eux, s’appuient sur des facteurs endogènes pour expliquer la révolte du Donbass en 2014 : plusieurs mois de violentes manifestations entre anti-Maïdan et pro-Maïdan s’y sont déroulées. Parmi les activistes pro-Maïdan, les partisans ultranationalistes ukrainiens du Secteur droit, armés de cocktails Molotov, se sont rendus très visibles. En réponse, des groupes d’« autodéfense » anti-Maïdan (pro-Ianoukovitch) ont commencé à se mobiliser à la fin du mois de janvier 2014. La violence des activités des nationalistes radicaux a fortement accéléré le renversement de Viktor Ianoukovitch à la fin de février. En ce sens, les pro-Maïdan ont gagné. Dès lors, le ressentiment et la peur des populations russes et russophones se sont accrus, considérant la chute du président comme un « coup d’État » illégal. Dans le Donbass, les administrations régionales ont été prises d’assaut et capturées sporadiquement par les deux groupes (pro-Maïdan et anti-Maïdan). Dans ce chaos général, le nouveau gouvernement (Iatseniouk) a montré son incapacité à maintenir l’ordre. Dès lors, l’État ukrainien ne détenait plus le monopole de la violence. Aucune autorité supérieure ne pouvait arrêter les pro- et les anti-Maïdan. Il était d’ailleurs difficile de contrôler les combattants à pied. De cause à effet, de maillon en maillon, les manifestations pro- et anti-Maïdan, le changement brutal de régime, l’extension de l’instabilité dans de plus en plus de régions, la perte de contrôle des autorités de Kiev face aux ultranationalistes et aux séparatistes, la faible légitimité du nouveau gouvernement, l’affaiblissement de la capacité de l’État ukrainien, la défragmentation de l’Ukraine et les fortes probabilités d’une guerre civile devinrent les facteurs endogènes les plus déterminants à l’origine de l’insurrection du Donbass.

Aussi, serait-il erroné de réduire la guerre du Donbass à un conflit déclenché par les initiatives d’agents externes, tels que la Russie. Il faudrait se focaliser davantage sur les causes structurelles, les processus qui agissent sur le long terme. La Russie n’a pas lancé l’insurrection. En revanche, elle a participé à l’entretenir ultérieurement. Quant à l’annexion de la Crimée, elle a servi de modèle de séparatisme réussi pour les insurgés du Donbass. Ces derniers ont compris que l’État ukrainien n’avait pas la capacité de lutter pour l’unité du pays.

L’Euro-Maïdan, plateforme politique pour les leaders d’extrême-droite

La pensée dominante aujourd’hui, qui présente la Russie comme la source de la guerre du Donbass, ne fait que servir et renforcer l’évolution politique des partis d’extrême-droite qui fondent leur programme xénophobe et populiste sur la défense des Ukrainiens contre les Russes. Pourtant, l’extrême-droite était plutôt faible depuis l’indépendance de l’Ukraine. Mais en raison de son importante victoire lors des élections législatives de 2012, ayant reçu le soutien de plusieurs oblasts d’Ukraine occidentale, le parti Svoboda a pu renforcer la présence de l’extrême-droite à la Rada. Cela a eu des conséquences, notamment sur la composition du gouvernement de transition (perçu comme illégitime par les « anti-Maïdan »). L’Euro-Maïdan a été un vecteur de visibilité ayant permis à des leaders politiques d’extrême-droite de prendre les devants et de gagner en notoriété.

Aujourd’hui, alors que les différentes organisations d’extrême-droite (partis politiques et groupes paramilitaires) commencent à s’unir pour se renforcer, prendre des postes clés au sein du gouvernement et cristalliser une « menace fasciste » qui prend progressivement une forme réelle, peut-être faudrait-il songer à discuter davantage sur leur implication (particulièrement celle de Svoboda et du Secteur droit, ainsi que d’individus comme Andrey Biletsky, actuellement à la tête du Corps national) en tant que composante des prémisses de la défragmentation de l’État, de l’instabilité du pays et de l’insurrection du Donbass, plutôt que de les aider à dresser un épouvantail russe ?

(Les traductions de l’ukrainien et du russe en français sont marquées d’un astérisque (*))

Analyse

Le 21 novembre 2013, lorsque le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, chef du Parti des Régions (PR), annonça qu’il ne signerait finalement pas les Accords d’Association avec l’Union européenne [1], des milliers d’étudiants contestèrent cette décision et se rassemblèrent pacifiquement sur la célèbre place Maïdan. Mais entre le 30 novembre et le 8 décembre, la police dispersa brutalement les manifestants qui bloquaient les enceintes officielles, ce qui contrasta avec la Révolution orange, s’étant déroulée de manière pacifique dix ans auparavant. Rapidement, ce mouvement étudiant se généralisa et fut bientôt considéré comme la plus grande manifestation d’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale [2]. Des milliers de citoyens ukrainiens exprimèrent leur indignation face à la réaction disproportionnée des autorités. Les politiciens et les partis d’opposition se joignirent aussi aux manifestations, y mêlant dès lors leurs propres intérêts de pouvoir. En effet, les événements de Maïdan (ou Euro-Maïdan) furent peu à peu exploités par différents groupes politiques y voyant l’opportunité de se rendre visibles en luttant contre un pouvoir controversé [3]. Alors que les accords très avantageux proposés par la Russie furent signés le 17 décembre [4], les manifestants refusèrent de quitter la place de l’Indépendance. Le 1er janvier 2014, le parti d’extrême-droite, Svoboda, organisa même un défilé en l’honneur de Stepan Bandera (1909-1959), idéologue du nationalisme ukrainien parfois consacré héros national [5]. Ce genre d’événements donna une résonance nationaliste à la révolution de Maïdan.

1er janvier 2014, à Kiev, le parti Svoboda mène la foule en l’honneur de Stepan Bandera

À partir du 16 janvier 2014, la Verkhovna Rada (Parlement) instaura des lois répressives contre la désobéissance civile, faisant basculer les manifestations dans l’illégalité, ce qui pourrait se traduire par une criminalisation des mouvements sociaux en Ukraine. Dès lors, les forces de l’ordre se permirent d’intervenir plus violemment. Maïdan fut définitivement synonyme de violences à partir du 19 janvier et les premiers meurtres eurent lieu à la rue Grouchevski le 22 janvier [6].

19 janvier 2014, les manifestants affrontent la police malgré l’interdiction de manifester à Kiev

Des émeutes et des débordements, auxquels participèrent activement les nationalistes radicaux, éclataient de plus en plus. L’apogée de l’embrasement se situa en mi-février. On pouvait désormais dénombrer une centaine de manifestants morts par balle. Peu après, le 21 février au soir, le président Ianoukovitch s’enfuit discrètement de la capitale. Ainsi, le pouvoir était renversé. Un nouveau gouvernement – celui d’Arseni Iatseniouk – se mit en place pour la période de transition sous la présidence ad intérim d’Oleksandr Tourtchynov. Les élections présidentielles anticipées furent prévues pour le 25 mai 2014, se soldant par la victoire de Petro Porochenko, et les élections législatives anticipées eurent lieu en octobre 2014. Le 23 février, la proposition d’abroger la loi « Kivalov-Kolesnichenko » [7] fut votée par le Parlement du gouvernement Iatseniouk I, considérée comme illégitime par une partie de la population ukrainienne [8]. Le jour-même éclatèrent des manifestations anti-Maïdan en Ukraine de l’Est. Les révoltes gagnaient de plus en plus de régions d’Ukraine. Les pro- et les anti-Maïdan sapaient l’autorité de l’État, affaibli. Bientôt, le 11 mars 2014, le Parlement de la Crimée proclama l’indépendance de la péninsule vis-à-vis de l’Ukraine, alors que de mystérieux « hommes verts » aux visages masqués et armés de fusils d’assaut avaient envahi la péninsule. Suite au référendum du 16 mars 2014, la Crimée « indépendante » fut annexée par la Russie. Le gouvernement ukrainien était impuissant, malgré la résolution 68/262 de l’Assemblée générale de l’ONU défendant l’intégrité territoriale de l’Ukraine, plutôt que le principe d’autodétermination des peuples. En Ukraine orientale, le Donbass s’embrasa violemment durant le mois d’avril après une période de troubles croissants. La défragmentation de l’Ukraine était en marche.

Dans la présente étude, nous nous demandons quel a été le rôle des nationalistes radicaux ukrainiens dans le déclenchement de l’insurrection du Donbass en avril. De nombreux facteurs entrent évidemment en jeu et s’imbriquent. Mais bien souvent, le rôle des nationalistes radicaux ukrainiens est sous-estimé. C’est ainsi que nous formulons la question suivante en guise de problématique : en quoi le renouveau de l’activisme des nationalistes radicaux ukrainiens lors de la révolution de l’Euro-Maïdan représente l’une des causes du déclenchement de l’insurrection du Donbass en avril 2014 qu’il ne faudrait pas sous-estimer ?

Pour répondre à cette question, nous allons d’abord proposer un aperçu de l’évolution des partis politiques d’extrême-droite avant la révolution de l’Euro-Maïdan. Ensuite, nous tâcherons de saisir l’impact de l’Euro-Maïdan sur la croissance de la visibilité des nationalistes radicaux et de leurs activités, notamment en raison de la violence de leurs actions et des confrontations dans lesquelles ils étaient bien souvent impliqués. Cette importance accrue des nationalistes radicaux nous mènera alors à examiner la fameuse question de la « menace fasciste » ukrainienne [9], surtout ressentie par les populations russes et russophones – majoritaires à l’est de l’Ukraine – inquiétées par les activités et le comportement des groupes ultranationalistes, faisant basculer la menace fictive en une menace tangible. Cela nous conduira alors à réfléchir sur le ressentiment et la peur qu’éprouvent les habitants du Donbass. Enfin, nous comparerons les facteurs exogènes et endogènes du déclenchement de l’insurrection du Donbass pour saisir ce qui a été l’origine de cette catastrophe. Les experts attribuent souvent à la Russie (facteur exogène) le rôle de la source du conflit au Donbass, mais d’autres voix éclaircissent les responsabilités décisives des forces internes, parmi lesquels nous pouvons compter les nationalistes radicaux (facteur endogène). Précisons que nous ne développerons pas en profondeur l’aspect des milieux politiques et économiques locaux parmi les facteurs endogènes dans le présent dossier. Enfin, nous conclurons le travail en examinant l’instrumentalisation populiste du rôle de la Russie à laquelle procèdent les partis d’extrême-droite, qui ont pourtant eux-mêmes joué un rôle important dans la déstabilisation de l’État ukrainien.

Une extrême-droite ante-Maïdan en difficulté?

Lorsque l’Ukraine acquit son indépendance étatique en 1991 [10], la cause majeure n’en était pas la lutte des nationalistes radicaux ukrainiens, mais la chute « pacifique » de l’URSS [11]. En ce sens, bien que le roman national ait brillé en 1991 et que le chef du parti Roukh, Viatcheslav Tchornovil, ait obtenu plus de 7 millions de voix (23%) à l’élection présidentielle ukrainienne du 1er décembre 1991, l’indépendance ne valut, en fin de compte, que peu de reconnaissance à la droite nationaliste, encore moins à l’extrême-droite. De plus, le combat pour la liberté de l’Ukraine n’avait dès lors plus de sens [12]. Le poids des liens culturels avec la Russie était fort et la diabolisation de la Russie produite par les nationalistes radicaux générait un mécontentement populaire [13]. D’ailleurs, la doctrine vieillie des extrémistes de droite n’avait pas grand-chose à offrir à l’Ukraine méridionale et orientale, ayant une population russe et russophone importante [14]. En outre, dans les années 1990, les partis d’extrême-droite étaient désunis et ne parvenaient pas à s’immiscer dans une des deux niches politiques [15]. De manière générale, les premières années d’indépendance correspondent à un « déclin de l’activité civique et politique, incluant la mobilisation autour des causes nationalistes »* [16]. Ainsi, les partis ultranationalistes étaient en difficulté sur le plan électoral [17], l’UNA-UNSO n’ayant obtenu qu’un seul siège aux élections législatives de 1994 et aucun en 1998. Néanmoins, le parti Roukh, bien que plus modéré (centre-droit nationaliste), était le deuxième parti d’Ukraine dans les années 1990.

Emblème de Svoboda

Or, l’extrême-droite est parvenue à s’adapter et à évoluer. Le Parti social-nationaliste d’Ukraine (fondé à Lviv en octobre 1991) procède à une restructuration le 14 février 2004. Il est alors renommé Svoboda (« liberté »); le symbole Wolfsangel est supprimé ; le groupe paramilitaire Patriotes d’Ukraine est détaché du parti politique ; Oleh Tyahnybok est consacré chef du parti ; la rhétorique semble plus modérée [18]. Mais ces changements de surface n’induisent en rien une modification des facteurs structurels. L’une des principales barrières des partis d’extrême-droite est la division régionale de l’électorat ukrainien. Sur le plan national, les nationalistes radicaux n’ont aucune chance, car le caractère multinational de l’Ukraine va à l’encontre de leur projet nationaliste. Leurs activités se restreignent souvent à certaines parties de l’Ukraine occidentale, principalement dans les régions qui soutiennent traditionnellement les nationalistes radicaux comme c’est le cas à Ternopil, où Svoboda a atteint un score record de 34.69% aux élections régionales du 15 mars 2009 [19]. En fait, les partis d’extrême-droite, héritiers de l’OUN (fondé en 1929) et de sa branche armée (UPA, fondée en 1942), sont surtout perçus comme faisant partie d’une tradition nationale, plutôt que comme une force politique [20]. Par ailleurs, Svoboda reste un petit parti qui ne peut pas se mesurer à des géants comme le Bloc Ioulia Tymochenko ou le Parti des Régions soutenus par de puissants financiers [21].

Ayant souligné les difficultés rencontrées par l’extrême-droite ukrainienne, le politologue Anton Shekhovtsov termine son étude (publiée en mars 2011) sur la potentialité d’une résurgence de l’ultranationalisme non sans inquiétude (notamment en raison des victoires de Svoboda en Ukraine occidentale lors des élections régionales de 2009) : « there is a strong and disturbing possibility that the Freedom Party will set up the first overtly nationalist parliamentary group in the Verkhovna Rada, thus constituting a new landmark of the resurgence of the radical right in Ukraine » [22]. Son intuition était bonne.

Élections législatives de 2012 (en brun: régions ayant soutenu en majorité le parti Svoboda)

Svoboda remporte plus de 10% des voix aux élections législatives d’octobre 2012 ! Désirant aussi toucher l’est de l’Ukraine, Svoboda a réussi à obtenir plus de 5% des voix à Kharkov. L’extrême-droite semble donc parvenir peu à peu à affronter les difficultés et à s’adapter aux conditions pour se renforcer. Au cours de cette évolution, les événements de Maïdan sont tombés à point nommé.

Militants de Svoboda rassemblés en l’honneur du 70e anniversaire de l’UPA, avant les élections législatives d’octobre 2012

Maïdan : vecteur de visibilité

Lors des événements de l’Euro-Maïdan, les partis nationalistes radicaux ont bénéficié d’un renouveau de par leur visibilité accrue. Les ultranationalistes ont produit une double influence sur l’opinion publique et ont même agi sur la perception du Maïdan, sur sa résonance. D’une part, le parti Svoboda, mené par le « charismatique » [23] Oleh Tyahnybok, a considérablement fait parler de lui dans les médias durant l’Euro-Maïdan. Selon l’étude du sociologue ukrainien Volodymyr Ishchenko, Svoboda est alors apparu comme le parti le plus visible dans les médias de masse [24]. D’autre part, le Secteur droit s’est fortement illustré dans les combats de rue. Les partisans de ce mouvement ont en effet été très actifs, notamment lors des débordements et confrontations violents.

22 janvier 2014, affrontements violents entre la police et les manifestants, parmi lesquels les hommes du Secteur droit se trouvent en première ligne

D’après la même étude, le Secteur droit représenterait le groupe le plus remarqué lors des manifestations ayant pris une tournure violente [25]. Les statistiques montrent que 51% des événements de protestation auxquels ont pris part les partisans du Secteur droit ont muté en confrontation ou en violence [26]. En général, les groupes extrémistes de droite étaient présents une fois sur cinq lors des confrontations et des violences [27]. Si l’utilisation de la violence a été un vecteur d’attractivité, c’est parce que de nombreux manifestants de Maïdan estimaient que les actions radicales du Secteur droit étaient nécessaires [28]. Ainsi, la visibilité croissante est allée de pair avec l’attractivité singulière des ultranationalistes, phénomène exacerbé pendant des périodes de troubles où la population est sensible aux influences.

Les statistiques montrent que 51% des événements de protestation auxquels ont pris part les partisans du Secteur droit ont muté en confrontation ou en violence.

Plus spécifiquement, l’extrême-droite détient un certain potentiel militant, car elle est capable de manier des symboles forts, des slogans percutants, des figures radicales puisées dans l’histoire de la nation, telles que Stepan Bandera, ainsi qu’une rhétorique galvanisante poussant au rassemblement et à l’union du peuple ukrainien. Aucune autre force politique ne s’est engagée à un tel niveau lors des manifestations, ni offert autant de moyens d’action. Le nombre de volontaires s’est rapidement multiplié pour gonfler les rangs du Secteur droit. En mars 2014, le Secteur droit a adopté la structure d’un parti politique, sous l’impulsion de Dmytro Yarosh, renforçant ainsi ses potentialités pour répandre l’idéologie nationaliste.

Dmytro Yarosh, ancien leader du Secteur droit, leader de Tryzub, membre du Parlement (Rada), conseiller au ministère de la Défense

En parallèle, le leader de Svoboda, Oleh Tyahnybok, s’est illustré devant les caméras. La forte visibilité et la présence de son parti, perçu comme plus modéré que le Secteur droit, lui a permis d’être reconnu comme un parti d’opposition d’envergure face au pouvoir contesté du Parti des Régions, d’autant que, contrairement aux initiatives limitées des citoyens, les membres de Svoboda avaient la possibilité d’influer directement sur les décisions du Parlement [29].

Oleh Tyahnybok, leader de Svoboda

En effet, nous avons déjà mentionné que lors des élections législatives d’octobre 2012, le parti Svoboda d’Oleh Tyahnybok a obtenu plus de 10% des voix (plus de deux millions de voix) et a donc pu obtenir 37 sièges au sein du Parlement. Cette influence politique et militante de l’extrême-droite a donc pesé lourdement sur les événements de Maïdan, contrairement aux estimations de nombreux experts qui lénifient la question avec des arguments tels que la faible revendication des manifestants de Maïdan à adhérer à un parti (14,9% en décembre 2013, 7,7% en janvier 2014 [30]), le nombre limité de partisans du Secteur droit sur place (estimé grossièrement entre 300 et 500 individus en janvier et février 2014 à Kiev [31]) et l’échec ultérieur des élections législatives d’octobre 2014, Svoboda n’atteignant pas le seuil des 5% nécessaires pour obtenir des sièges au Parlement. D’une part, les chiffres sur l’adhésion des manifestants et le nombre limité de nationalistes radicaux présents lors de l’Euro-Maïdan ne démontrent pas grand-chose en soi, d’autre part, le résultat de la lutte électorale ne suffit pas pour exprimer la réalité des rapports de force et le renouveau de l’extrême-droite en Ukraine, les dynamiques locales qui se sont mises en place, les activités des mouvements paramilitaires, l’influence politique des ultranationalistes sur la Rada par des voies détournées, ou même sur les opinions des Ukrainiens et leurs comportements [32]. De plus, les partis d’extrême-droite se sont renforcés depuis cet échec (notamment aux élections locales d’octobre 2015 où Svoboda a obtenu 6,7% des voix [33]). Constatant que la division au sein de l’extrême-droite était nuisible, trois partis d’extrême-droite se sont alliés récemment [34]. En effet, Svoboda (Oleh Tyahnybok), Secteur droit (Andrey Tarasenko) et Corps national (Andrey Biletsky) ont signé un manifeste « pour unir leurs efforts » (« про об’єднання зусиль » [35]).

Oleh Tyahnybok, Andrey Tarasenko et Andrey Biletsky

En somme, les événements de Maïdan ont propulsé les partis d’extrême-droite. Cela leur a donné un objectif à suivre, ainsi qu’une combativité à un niveau plus élevé qu’auparavant. Maïdan a donc offert aux nationalistes radicaux une identité politique affirmée, en la transformant en force politique (dépassant ainsi l’aspect d’une simple tradition nationale). Par ailleurs, le nouveau gouvernement ukrainien a amnistié vingt-huit criminels le 27 février 2014. Parmi eux se trouvaient Oleg Odnorojenko (idéologue de l’Assemblée sociale-nationale (ASN) fondée en 2008 pour rassembler des mouvements néo-nazis) et Andrey Biletsky, rapidement considéré comme une « personnalité légendaire » [36]. Avant d’incarner le commandant du Régiment Azov, puis le chef du parti Corps national, Biletsky se considère comme un historien militaire et semble avoir minutieusement étudié les stratégies militaires, ce qui lui donnerait, selon lui, une certaine légitimité : « ceux qui ont versé le sang pour l’Ukraine devraient avoir une voix au sein du gouvernement. C’est leur droit sacré et ils le méritent »* [37]. Avec la participation des médias, des chefs de file comme Andrey Biletsky deviennent des héros nationaux. Ce sont eux qui protègent l’intégrité territoriale de l’Ukraine, qui défendent la patrie et le peuple, qui versent le sang pour les Ukrainiens et qui « méritent » des postes clés au sein du gouvernement…

Andrey Biletsky, ancien commandant du Régiment Azov, leader du Corps National, membre du Parlement (Rada) ; drapeau des Patriotes d’Ukraine (en fond)

Au final, avec la crise de Crimée et la guerre du Donbass, la mobilisation des groupes nationalistes s’est de plus en plus radicalisée. Svoboda et le Secteur droit se sont réorganisés ; le Régiment Azov (avec ses « hommes noirs ») a été créé, incorporé de force à la Garde nationale, réactivée en mars 2014 et affiliée au ministère de l’Intérieur ukrainien ; le parti politique Corps national a été fondé en 2016, sous la direction d’Andrey Biletsky. En quelques mots, l’Euro-Maïdan est aussi devenu le point de départ d’un renouveau du nationalisme ukrainien, influençant le peuple ukrainien et prenant de plus en plus l’allure d’une « menace fasciste ».

Une « menace fasciste » ?

À peine Andrey Biletsky est-il libéré de prison [38] qu’il lance une offensive à Kharkov pour lutter contre les « séparatistes ». En printemps 2014, avec l’aide des « hooligans du football » (habitués aux combats de rue) [39], Andrey Biletsky dirige les opérations des Patriotes d’Ukraine soutenus par différents groupes comme l’ASN, ainsi que le Secteur droit (ayant rassemblé des groupes paramilitaires ultranationalistes comme Tryzub ou Sich des Carpates et étant sur le point de prendre définitivement le relais de l’UNA-UNSO sur un plan politique). La lutte de tous ces groupes paramilitaires contribue à conserver des régions comme Kharkov sous le contrôle de l’État ukrainien. Mais l’image du pays se désagrège rapidement. La propagande « anti-ukrainienne » détient ses preuves d’une « menace fasciste » ukrainienne dirigée contre les populations pro-russes d’Ukraine :

Les morts à Kharkov, les premières victimes parmi les «séparatistes» entre les mains de réels nationalistes ukrainiens, ont été utilisés par la propagande anti-ukrainienne pour mobiliser davantage les partisans des opinions pro-russes. En fait, ce sont précisément les actions du groupe sous les ordres de Biletsky qui étaient les seuls vrais motifs utilisés pour créer l’image de la menace des «vengeurs bandéristes»* [40].

Selon le politologue et historien Viatcheslav Likhatchev, cette rhétorique d’une « menace fasciste » a donc principalement été alimentée par les affrontements de printemps 2014. Par ailleurs, suite à la tragédie d’Odessa (2 mai 2014) présentée par les médias russes et la propagande locale (surtout dans les oblasts du Donbass) comme un événement planifié à l’avance [41], le nouveau pouvoir ukrainien issu de l’Euro-Maïdan, approuvant les agissements des nationalistes radicaux, a été considéré comme un gouvernement de « bandéristes » [42]. Les agences de presse russes, comme ITAR-TASS, se sont empressées d’accuser les ultranationalistes de refonder des milices inspirées de la division SS Galicie ! [43] De toute évidence, ce genre de médias a tendance à « hyperboliser » [44] et déformer certaines réalités. D’après Likhatchev, il faut tout de même garder à l’esprit que les volontaires enrôlés dans ces groupes paramilitaires ultranationalistes n’étaient qu’une poignée d’individus et ne représentaient pas une force significative [45]. Pourtant, la violence de cette minorité a eu un retentissement non négligeable dans le Donbass.

Mais même si la ténacité de l’engagement des ultranationalistes à Kharkov a finalement porté ses fruits et que leurs actions ont fortement participé à la création de ce qu’on a appelé la « limite de Kharkov » [46], censée mettre un terme au processus de défragmentation à l’est de l’Ukraine, et ont déstabilisé l’État ukrainien. Effectivement, les nationalistes radicaux ont ironiquement produit l’inverse de l’objectif poursuivi, c’est-à-dire la division de l’Ukraine, plutôt que l’unité désirée [47]. En fait, l’activisme des groupes ultranationalistes a grandement participé à sceller la séparation entre le Donbass et le reste de l’Ukraine. Dans les oblasts de Donetsk et de Lougansk, la majorité de la population se méfie de la « menace fasciste » (dont la rhétorique se développe depuis 2004, alors que le fascisme était quasi inexistant). Quant au nouveau gouvernement de Kiev, il est tombé dans le discrédit, étant donné qu’il a autorisé l’existence et les manœuvres de ces nombreux groupes paramilitaires ultranationalistes attisant les haines interethniques, commettant des crimes de guerre et violant les droits de l’homme.

En fin de compte, la visibilité gagnée par les nationalistes radicaux lors des événements de Maïdan a servi de vecteur à une propagande anti-ukrainienne méfiante d’une « menace fasciste » exacerbant les émotions à l’est de l’Ukraine.

Le ressentiment et la peur au Donbass

Pendant dix ans sous la direction du Parti des Régions, les habitants du Donbass se sentaient politiquement protégés de diverses discriminations, notamment culturelles (du moins dans le discours du parti de Viktor Ianoukovitch). Mais l’Euro-Maïdan a fait imploser la cohésion du parti au pouvoir et a chassé le gouvernement de Viktor Ianoukovitch. Dès lors, le nouveau gouvernement (Iatseniouk) était majoritairement composé de politiciens soutenant une orientation occidentale de l’Ukraine et se consacrant à l’unité du peuple ukrainien. Seuls 9% des personnes interrogées à Donetsk et 11% à Lougansk pensent alors que le gouvernement Iatseniouk représente « toute l’Ukraine » [48]. La perception de subir une subordination injuste génère un ressentiment vis-à-vis du nouveau pouvoir, d’autant que la relative influence sur la politique ukrainienne a cédé place à l’exclusion [49]. La « minorité russe » se sent discriminée dès le lendemain de la fuite de Ianoukovitch en février 2014, lorsque, sous l’impulsion de Vyacheslav Kyrylenko (Union pan-ukrainienne «Patrie»), la Rada consent à abroger la loi « Kivalov-Kolesnichenko », discriminant ainsi les langues des minorités et instituant l’ukrainien comme l’unique langue officielle du pays. Comme nous l’avons évoqué, en plus du patriotisme, de nombreux partis modérés, les partis d’extrême-droite ukrainiens, notamment Svoboda, étaient encore très présents et influents au sein de la Rada depuis les élections législatives de 2012 [50]. Le débat sur la politique linguistique a immédiatement soulevé des tensions en Crimée et au Donbass. En effet, la légitimité des nouvelles autorités a dès lors fait l’objet d’un rejet au Donbass (une personne sur deux estime à Donetsk et à Lougansk que le gouvernement Iatseniouk est illégale) [51]. Il faut aussi souligner que le Donbass a perdu bon nombre de ses représentants au Parlement lors des défections et de l’implosion du PR et la fuite de Viktor Ianoukovitch. Ce ressentiment fut à l’origine du soutien massif de la population de Donetsk et de Lougansk en faveur de la sécession lors des référendums d’avril 2014, s’autoproclamant dès lors Républiques populaires (RPD et RPL). En résumé, le poids des nationalistes radicaux au Parlement était suffisant pour faire pencher la balance vers des décisions discriminant la population russophone, suscitant de graves tensions dans les régions à tendance séparatiste.

Mais une autre émotion a joué un rôle : la peur. Selon Serhiy Kudelia, la peur est avant tout induite par les groupes paramilitaires nationalistes (principalement rassemblés autour du Secteur droit) qui ont commis des violences en Ukraine. Néanmoins, précisons que cette peur était déjà présente avant la fuite de Ianoukovitch, puisque les premières unités d’« autodéfenses » contre les « néo-Nazis » sont apparues au début du mois de février 2014 [52]. Le brouillard des hostilités, auquel les titouchkys53 ont aussi pris part, a cristallisé une image de la violence en Ukraine, dont les groupes paramilitaires furent ensuite identifiés comme les principaux vecteurs. Kudelia propose des hypothèses sur la peur éprouvée par la population pro-russe du Donbass (bien qu’il soit trop complexe de quantifier l’impact réel des émotions et apporter ainsi des réponses scientifiquement prouvées) :

Expressions of fear in reference to Ukrainian nationalist groups have been common for pro-Russian rally participants across the Donbas. Early reports of lawlessness from western Ukraine, where Right Sector activists harassed local public officials, probably served to reinforce this emotion.

Les groupes extrémistes sont donc désignés comme étant à l’origine de la peur ressentie par la population du Donbass. Mais celle-ci est décuplée par la propagande d’une « menace fasciste », dont nous avons déjà parlé plus haut. La population pro-russe du Donbass, dont une partie s’est mobilisée dans un mouvement anti-Maïdan depuis fin janvier 2014, ne se sent pas en sécurité depuis la mise en place du gouvernement Iatseniouk. Alors que la menace fictive devient tangible, le rôle croissant des « fascistes » ukrainiens exacerbe les mouvements centrifuges à l’est de l’Ukraine. C’est ainsi que se forment peu à peu (surtout à partir de mars et avril 2014) les nombreuses milices et brigades des Forces Armées de Novorussie (NAF) pour défendre le Donbass contre l’Ukraine.

Alors que la menace fictive devient tangible, le rôle croissant des « fascistes » ukrainiens exacerbe les mouvements centrifuges à l’est de l’Ukraine.

Les autorités de Kiev vont alors prétexter de mener des opérations « anti-terroristes » contre ces groupes d’« autodéfense », frappant les zones civiles de nombreuses villes de l’est de l’Ukraine avec les forces aériennes, l’artillerie, les lance-roquettes et les armes à fragmentation de l’armée ukrainienne [54], tout en favorisant les manœuvres des groupes paramilitaires ultranationalistes sur le terrain. La violence, la terreur et l’altérisation vont œuvrer ensemble pour diviser de plus en plus l’Ukraine et ses populations, et exacerber l’hostilité réciproque. La méfiance vis-à-vis du nationalisme ukrainien n’est pourtant pas un phénomène nouveau. Elle était déjà présente bien avant la guerre du Donbass dans la mémoire collective en Ukraine orientale et méridionale :

Ukrainian nationalists were commonly regarded as “fascists” in the Donbas during World War II, and locals still viewed them with great antipathy. […] In a 2004 poll, 42.7 percent of respondents in Donetsk identified “Ukrainian nationalists” as a group they had the most negative opinion of and the least in common with [55].

Solliciter la mémoire et l’histoire peut aggraver les angoisses des populations qui se croient en danger face aux « néo-Nazis » [56]. Selon l’analyse de Kudelia, la possibilité de rétablir l’unité de l’Ukraine et la paix dépendait surtout des autorités de Kiev, si elles avaient pris la décision de désarmer les nationalistes radicaux :

In early April, 46 percent in the Donetsk region and 33 percent in the Luhansk region viewed disarming illegal radical groups as the main step in maintaining the country’s unity. Instead, the government authorized transforming them into semi-private militia battalions tasked with fighting separatists in the east. This made the desire for protection more salient and led locals to support or join their own town militias [57].

Toute une partie de la population du Donbass espérait donc un désarmement de ces nationalistes radicaux pour préserver une Ukraine unie. Mais les autorités de Kiev n’ont pas donné une réponse satisfaisante aux peurs des habitants du Donbass. Au contraire, elles ont mobilisé l’armée ukrainienne, couplé du soutien paramilitaire. En ce sens, les ultranationalistes n’auraient eu aucune limite, de sorte que le Secteur droit aurait même pu concurrencer l’État ukrainien sur le terrain du monopole de la violence [58]. Mais il faut surtout constater que les « autorités » de Kiev n’avaient en fait tout simplement pas la capacité de stabiliser l’Est du pays en avril 2014, elles ont donc laissé le champ libre à la formation de bataillons de volontaires financés par des oligarques (Ihor Kolomoïsky a financé le Régiment Azov pour lutter contre le séparatisme au Donbass). Loin de vouloir désarmer les militants ultranationalistes, le gouvernement et les riches entrepreneurs ukrainiens ont donc favorisé l’emploi de la force brute par les groupes paramilitaires.

Les « autorités » de Kiev n’avaient en fait tout simplement pas la capacité de stabiliser l’Est du pays en avril 2014, elles ont donc laissé le champ libre à la formation de bataillons de volontaires financés par des oligarques.

Mais peut-être que Kiev avait peur qu’une stratégie plus patiente laisse la possibilité à Moscou d’interférer dans la région ?

La source de l’insurrection du Donbass : Russie ou ultranationalisme ?

Nous voici au cœur de la réflexion. De nombreux experts consacrent leurs recherches à l’impact de la Russie sur le déroulement des événements en tant que facteur décisif du déclenchement de l’insurrection du Donbass. Face à eux, Serhiy Kudelia s’évertue à démontrer dans sa thèse [59] la primauté des facteurs endogènes, en particulier le rôle joué par les ultranationalistes (souvent minimisé).

Andreas Umland est l’un de ceux qui s’opposent à la démarche de Serhiy Kudelia. Deux pensées se confrontent donc. L’une suppose que la radicalisation de l’Euro-Maïdan a été la source primaire de l’insurrection du Donbass [60]. Kudelia s’inscrit dans ce groupe. L’autre estime que le rôle des nationalistes radicaux a été mineur [61]. Umland affirme que c’est le Kremlin qui a été à l’origine de l’insurrection du Donbass. Il est intéressant d’adopter une démarche comparative de ces deux points de vue, afin de dégager, peut-être, une réponse.

Commençons par distinguer plusieurs éléments importants dans la thèse d’Andreas Umland. Tout d’abord, Umland affirme que l’implication de Moscou tient en deux facteurs essentiels : son soutien croissant au profit des séparatistes pro-russes et son impact dans la guerre de l’information. Cette dernière aurait fait des médias de masse une machine de propagande redoutable au service du Kremlin, créant une hystérie autour des agissements du Secteur droit. Umland précise que la coalition extrémiste a même été mentionnée plus souvent que Russie Unie ! [62] De plus, malgré l’influence néfaste sur l’image de l’Ukraine et sur l’unité nationale causée par l’intrusion du parti Svoboda au sein du gouvernement suite aux élections législatives de 2012, Umland estime que le terme « fasciste » est inapproprié pour désigner ceux qui ont été élus [63] ; les membres les plus extrémistes de Svoboda ne siégeaient pas à la Rada. Pourtant, ce qui a été décisif selon lui, c’est que la propagande et les médias de masse russes ont surévalué et surexploité leur importance. En somme, d’après cette hypothèse, si la propagande a insufflé la peur d’une « menace fasciste » à l’est de l’Ukraine, alors ce sont bien les médias russes à qui nous devrions attribuer la source, non pas aux ultranationalistes eux-mêmes.

Quant à la question du soutien russe au profit des séparatistes, Umland affirme que ces derniers étaient faibles et n’avaient aucune chance de tenir le Donbass sans avoir été lancés, dirigés et épaulés d’une manière ou d’une autre par la Russie [64]. Mais Andreas Umland pense que le Kremlin n’a pas pour projet d’annexer le Donbass après la Crimée, car Poutine préfèrerait que l’Ukraine se décompose d’elle-même, sans une intervention militaire directe de la Russie [65]. Maintenir l’instabilité en Ukraine peut être un bon moyen, selon Umland, d’empêcher la consolidation du nouveau gouvernement tourné vers l’Occident. L’hypothèse d’un nouveau « conflit gelé » qui serait favorable à la Russie (en ce qu’elle pourrait l’exploiter pour influer encore sur les décisions de l’Ukraine) est très répandue actuellement [66].

Mais l’un des arguments les plus curieux d’Andreas Umland part d’un étonnement. Celui de se demander comment l’Ukraine aurait pu avoir une existence si pacifique depuis l’indépendance de 1991 et ne pas se désintégrer beaucoup plus tôt si l’ethno-nationalisme était si violent que le prétend Kudelia. Fort de cette interrogation, Umland en conclut que seul le facteur exogène – la Russie – peut expliquer la soudaine amorce de la désintégration de l’Ukraine.

Contrairement à Umland, Kudelia considère principalement trois causes internes qui ont augmenté la probabilité de déclencher un conflit dans le Donbass : (1) la fragmentation de l’État, (2) la faible légitimité du gouvernement Iatseniouk et (3) la perte de contrôle de Kiev. Kudelia réfléchit davantage sur des processus à long terme. Il relève les nombreux problèmes structurels de l’Ukraine (corruption généralisée, manque de professionnalisme, instabilité politique à Kiev, affaiblissement de l’État, développement progressif de forces centrifuges en Ukraine de l’Est, etc.). Mais ces variables structurelles ne sont pas suffisantes d’après Kudelia pour expliquer le déclenchement de l’insurrection du Donbass. Ces trois facteurs ont aussi leurs propres causes. C’est pourquoi, en recherchant la cause de la cause, il explique l’importance du facteur émotionnel, dans lequel nous avons déjà souligné que les ultranationalistes ont joué un rôle à ne pas négliger. Kudelia rappelle que les médias russes ne sont pas les seules responsables de l’exacerbation d’une peur de la « menace fasciste », c’était aussi la stratégie discursive des élites du Donbass : « Ianoukovitch et son Parti des régions ont commencé à présenter leurs opposants politiques en tant que «fascistes» déjà lors des élections présidentielles de 2004 »* [67]. Fort de cet argument, Kudelia ajoute dans une seconde analyse qu’il n’y a « aucune base scientifique en soi »* d’affirmer que ce sont les médias russes qui ont joué une « influence décisive sur l’opinion des habitants du Donbass »* [68], du moins, Andreas Umland ne semble pas disposer de preuve ou de statistiques sur la question. Si l’influence des médias russes a été si forte pour créer l’« hystérie » à Donetsk et à Lougansk, pourquoi cela ne s’est-il pas étendu aux oblasts de Kharkov, Dniepropetrovsk, Zaporojie, Kherson, Mykolaev ou Odessa ?

Est de l’Ukraine (différents degrés de soulèvements pro-russes) [69]

Ces régions sont pourtant également exposées aux médias russes [70] qui rappellent inlassablement les horreurs commises par les nationalistes radicaux ukrainiens. Kudelia part justement du principe que la preuve fondamentale démontrant que les variables exogènes n’ont pas été décisives tient en l’incapacité de la propagation du séparatisme à l’ensemble des oblasts du sud-est de l’Ukraine. D’après lui, l’insurrection [71] se décline en deux causes profondes : (1) l’histoire politique du Donbass et (2) les préférences des habitants russophones [72]. En effet, les citoyens de Donetsk et de Lougansk préfèrent lutter contre l’irrédentisme ukrainien et tendent à défendre autant que possible une identité qui leur est propre. À l’aube de l’indépendance de l’Ukraine, « 69,5% des sondés à Donetsk s’identifiaient prioritairement à leur propre région »* [73]. Cependant, il est légitime de se demander pourquoi certaines villes du Donbass sont passées sous le contrôle de la RPD et de la RPL, mais pas d’autres. Qu’est-ce qui explique l’hétérogénéité de l’insurrection (« variations spatiales de l’insurrection »* [74]) et la difficulté des insurgés à capturer certaines villes ? Le schéma suivant peut fournir une explication :

Schéma de la variation du contrôle des villes du Donbass par les insurgés [75]

Nous voyons que les villes peuplées d’ukrainophones ont moins eu tendance à se retrouver sous le contrôle des insurgés. Kudelia explique que cela est dû à la participation de la société civile locale aux insurrections. Nous avons donc clairement affaire à une scission de type identitaire. Ainsi, selon lui, il est essentiel de comprendre quelles sont les dynamiques et les conditions préexistantes à l’insurrection du Donbass [76].

Pour Kudelia, les événements de la rue Grouchevski [77] en fin janvier 2014 représentent le tournant de la révolution. Les combattants à pied, armés de pierres et de cocktails Molotov, ont commencé à ériger des barricades de pneus contre les policiers, alors que ces derniers disposaient d’une liberté d’action plus large depuis la loi du 16 janvier votée par la Rada contre le droit de manifester [78]. Les confrontations, les meurtres et la violence physique ont dès lors transformé la révolution de Maïdan en une sorte de « guérillas urbaine » [79]. Les journalistes ont alerté le monde entier : « ceux qui ont déclenché les violences étaient des militants radicaux. Ils ont reçu le soutien psychologique d’une partie des manifestants pacifiques. Ils disent que c’est la conséquence des protestations qui durent depuis deux mois et qui pour le moment n’ont rien permis d’obtenir » [80]. À partir de ces événements, la révolution s’est étendue avec une plus grande intensité dans d’autres régions que la capitale. Kudelia explique clairement l’impact des événements de janvier 2014 sur l’insurrection à l’Est, dont l’implication des ultranationalistes fut déterminante :

After January 19th, you had a substantial increase of the number of pro-Maidan protest in other areas than Kiev. And secondly, most importantly, you see a greater prominence of Right Sector and “self-defence” units in the protests themselves. Political parties as visible actors in the protests go down; the Right Sector guys in masks and Molotov cocktails, their presence and visibility go up. If you look where Russian Spring started […] it did not start with the Russian invasion of Crimea. It started in late January, and it started as a response to the events in Lviv, Lutsk, in Ivano-Frankivsk, Ternopol, where there were both captures of the government buildings and public humiliations of the law enforcement, which sort of symbolise not only the rise of prominence of the extreme nationalism, but also the implosion of the course of capacity of the State. So, for me, the first important factor is a structural factor – the fragmentation of the State, where basically for over a month half of Ukraine existed outside of the control of central authorities. [81]

Ainsi, les affrontements violents de fin janvier 2014 ont été principalement menés par des partisans du Secteur droit, très visibles. Ces confrontations furent à l’origine d’une démultiplication de la révolution en Ukraine contre un pouvoir central déstabilisé, forcé à adopter des lois qui, plutôt que sauver la situation, ont discrédité les autorités aux yeux de la population ukrainienne. Le « Printemps russe » serait donc issu non pas de l’invasion de la Crimée par la Russie, mais de la fragmentation de l’État ukrainien. Alors que le rôle de la Russie dans ce processus semble avoir été secondaire [82] ; celui joué par les nationalistes radicaux ukrainiens, notamment en raison de la croissance et de l’acharnement du Secteur droit, eut une influence fondamentale sur l’évolution de la situation interne et le déclin de la capacité de l’État ukrainien.

Le « Printemps russe » serait donc issu non pas de l’invasion de la Crimée par la Russie, mais de la fragmentation de l’État ukrainien.

Ironiquement, les partis d’extrême-droite ukrainiens ont dès lors abusivement profité de l’opinion largement répandue consistant à imputer la faute à la Russie. En effet, la stratégie discursive xénophobe de Svoboda, du Corps national et du Secteur droit est essentiellement fondée sur l’opposition à la Russie, sur la défense des citoyens ukrainiens et de leur culture face à l’envahisseur russe, désirant oblitérer et dévorer successivement les différents oblasts de l’État ukrainien.

Instrumentalisation du rôle de la Russie par l’extrême-droite

Soutenir la thèse selon laquelle la Russie est la source de la fracture au Donbass revient à conforter la position et les arguments de l’extrême-droite ukrainienne ; son programme populiste est basé là-dessus. L’image négative de la Russie est une aubaine pour les nationalistes radicaux qui comptent bien gagner des voix et renforcer leurs mouvements politiques. Ce sont les partis d’extrême droite qui exploitent le plus frénétiquement la détérioration de la perception de la Russie [83]. Si nous comparons les programmes politiques officiels de Svoboda, du Congrès des nationalistes ukrainiens et du Secteur droit lors des élections législatives d’octobre 2014, nous pouvons décliner plusieurs points communs cruciaux : (1) la lutte contre l’oligarchie au pouvoir, (2) le renforcement massif de la sécurité, (3) la mise en avant de la culture nationale et, bien sûr, (4) le combat contre l’impérialisme russe.

L’image négative de la Russie est une aubaine pour les nationalistes radicaux qui comptent bien gagner des voix et renforcer leurs mouvements politiques.

Svoboda [84] emploie un vocabulaire percutant et violent pour frapper l’esprit des électeurs [85]. Si nous nous penchons sur le programme de Svoboda avec un sens critique, nous serons alertés par l’aspect belliqueux des propos tenus dans son argumentation. Le parti d’extrême-droite propose de financer l’armée avec un taux de 5% du PIB, de rejoindre l’OTAN, de suspendre les rapports diplomatiques avec la Russie, d’imputer à Poutine et ses collaborateurs la responsabilité pénale internationale pour crimes de guerre, de retirer la citoyenneté ukrainienne en cas de propagande anti-ukrainienne ou de séparatisme (on ne manquera pas de remarquer la subtilité de cette proposition), d’abolir définitivement la loi « Kivalov-Kolesnichenko » (considérée comme anti-ukrainienne), de passer un examen obligatoire en ukrainien pour les postes de fonctionnaires, de devenir indépendant sur le plan énergétique (surtout vis-à-vis de la Russie) en développant l’énergie nucléaire, etc. Pour couronner ce programme, Svoboda propose de créer un jour férié, le 14 octobre, à la mémoire des partisans de l’UPA qui ont lutté pour l’indépendance de l’Ukraine contre l’Union soviétique.

Le Congrès des nationalistes ukrainiens [86] affirme que les Ukrainiens ne deviendront jamais les « esclaves » de la Russie, désignée comme une puissance impériale. Ce parti propose d’augmenter le financement des forces armées à un taux minimum de 2,5% du PIB (ce qui paraît plus modeste que les 5% de Svoboda, mais ils se gardent de poser une limite), de rejoindre l’OTAN, de porter les dirigeants de la Russie devant le Tribunal de La Haye pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, de se passer des ressources énergétiques provenant de la Russie, de s’assurer que la culture ukrainienne soit le facteur majeur de l’unité nationale, etc.

Le Secteur droit [87] n’est pas en reste. Il suggère d’affronter l’armée russe pour la chasser d’Ukraine, d’augmenter les dépenses de l’armée, de procéder à sa réforme et son réarmement (mais sans mentionner aucun budget prévu pour cela), de coopérer avec l’OTAN, de restaurer le statut de puissance nucléaire (le Mémorandum de Budapest de 1994 ayant été rompu en mars 2014 en raison de l’annexion de la Crimée), de détruire l’espionnage russe et d’éliminer le séparatisme en Ukraine, de combattre l’oligarchie, d’assurer une éducation nationale qui puisse servir de fondement à un bon développement du « potentiel humain et national » (autrement dit, le Secteur droit aurait l’intention créer une génération de patriotes).

En quelques mots, ces partis ultranationalistes se proclament les défenseurs de l’Ukraine et de l’identité ukrainienne qui combattent tous les ennemis du peuple ukrainien, en particulier les Russes. L’accent est donc mis sur des aspects émotionnels qui touchent la population encore émue par les événements frais de l’Euro-Maïdan et de la guerre du Donbass. Tenir des propos xénophobes, démontrer l’altérité de la Russie, discréditer les leaders politiques ukrainiens, tous ces arguments ne peuvent porter l’Ukraine que dans le sens inverse d’une pacification dans le Donbass.  Ces partis ultranationalistes ne conçoivent pas de solutions pacifiques, car c’est justement dans un contexte d’instabilité et de vulnérabilité, ou encore de conflit avec le voisin, qu’ils peuvent affirmer leur importance et leur raison d’être. Nous ne pouvons pas estimer l’impact de ces discours et rhétoriques sur la population ukrainienne, mais cela ne peut que favoriser une fracture interne.

Ces partis ultranationalistes ne conçoivent pas de solutions pacifiques, car c’est justement dans un contexte d’instabilité et de vulnérabilité, ou encore de conflit avec le voisin, qu’ils peuvent affirmer leur importance et leur raison d’être.

Les programmes des autres partis politiques dénoncent presque tous l’« agression » de la Russie et entrent aussi dans la logique d’un conflit déclenché par Moscou. Mais leurs propos ne tombent pas dans le registre belliqueux. Pour en dire quelques mots brièvement, le Front populaire [88] propose donc de définir la Russie comme un État agresseur. Il souhaite procéder à la décentralisation et garantir les conditions pour que chaque oblast développe son autonomie locale. Contrairement aux partis d’extrême-droite, le Front populaire semble avoir compris que l’Ukraine est un État multiethnique. Le Bloc Petro Porochenko [89] considère également la Russie comme l’État agresseur face auquel il faut résister, mais il souligne que la priorité est de garantir la liberté dans toute l’Ukraine. Selon leur programme, chaque région doit être respectée pour ses spécificités (langues, idéologies, religions) et les minorités devront être protégées. Le Bloc d’opposition [90] (l’ancien PR) semble tenir un discours pacifique qui cherche le dialogue, la tolérance et le compromis, afin de reconstruire le pays. Ce bloc estime que les solutions radicales ne peuvent que nuire à la paix, et que, par conséquent, l’Ukraine devrait plutôt penser à préserver sa neutralité et son statut de pays non-aligné. Son programme défend l’« unité dans la diversité ». Finalement, le Bloc d’opposition demande de désarmer toutes les milices et les paramilitaires qui baignent dans l’illégalité : « interdire les activités de toutes les organisations qui encouragent la haine interethnique et inter-régionale, appellent à l’usage de la violence comme un instrument de lutte politique, initient la formation de forces paramilitaires illégales »* [91]. Le Bloc d’opposition fait ainsi exception dans la dénonciation des groupes paramilitaires ultranationalistes qui déstabilisent le pays. A contrario, l’Union pan-ukrainienne « Patrie » [92] est assez proche de l’argumentation des trois partis ultranationalistes. Ce parti garde un ton accusateur envers la Russie, développe l’importance de rejoindre l’OTAN, souhaite récompenser l’activité des volontaires (souvent des nationalistes radicaux convaincus) en leur offrant le statut de combattant et donc des salaires, propose que l’Ukraine sanctionne la Russie de manière unilatérale, souligne la volonté du Kremlin d’empêcher le succès de l’Ukraine en tant que pays démocratique et européen [93], etc.

Malgré l’échec des partis d’extrême-droite lors des élections législatives d’octobre 2014 face aux arguments plus modérés de ces grands partis [94], leurs programmes ont été affinés depuis et ils ont compris que l’union ferait la force. En effet, ils ont mis fin à leurs divisions et à leur concours pour l’hégémonie [95] pour former une coalition comme nous l’avons mentionné plus haut : Svoboda, Corps national et Secteur droit ont signé un manifeste le 16 mars 2017. Cette nouvelle force politique, unie dans une lutte contre les ennemis de la nation ukrainienne (la Russie, les séparatistes, les oligarques, etc.), pourrait inquiéter l’avenir de l’État ukrainien et le respect de sa multiethnicité.

Conclusion

Comme le soulignent à juste titre Denis Gorbatch et Oles’ Petik dans leur étude sur le Régiment Azov [96], il est très difficile de préserver l’objectivité de l’analyse sur ce sujet complexe, en raison de son intense politisation et d’un « environnement médiatique toxique »* [97]. Il est en revanche très facile d’être accusé de défendre un camp ou l’autre, c’est-à-dire d’être consacré « pro-ukrainien » ou « pro-russe »…

Malgré cela, et au risque d’être incriminé de prendre parti, notre étude souligne la primauté des facteurs endogènes, dont l’activisme des nationalistes radicaux ukrainiens, sur lequel nous avons voulu mettre l’accent ici, dans le déclenchement de la l’insurrection du Donbass ; l’intervention russe dans les régions séparatistes étant un facteur ultérieur.

Cependant, comme nous l’avons vu, de nombreux experts se focalisent sur les facteurs exogènes pour comprendre et expliquer la source de l’insurrection du Donbass. Ils estiment que les problèmes de l’Ukraine ne sont ukrainiens qu’en apparence, que le terme « guerre civile » [98] est inadéquat et que c’est le Kremlin qui a agité les séparatistes « pro-russes » en les soutenant en tapinois et en menant une « guerre de l’information » contre les autorités de Kiev [99]. Certains auteurs, comme Andreas Umland, estiment que ce sont les médias russes qui ont développé la rhétorique de la « menace fasciste » ukrainienne pour générer une peur illusoire dans les régions russes et russophones d’Ukraine, afin de provoquer l’instabilité dans une Ukraine qui se rapproche trop dangereusement de l’Union européenne et de l’OTAN. D’autres auteurs, tels que Yuriy Matsiyevsky observent la coïncidence entre l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 et l’insurrection du Donbass en avril contre les autorités de Kiev aboutissant très rapidement à la séparation des oblasts de Donetsk et de Lougansk, devenus désormais des Républiques populaires (RPD et RPL).

Mais des auteurs opposés à la primauté du facteur exogène – l’intervention de la Russie – s’appuient sur des facteurs endogènes pour expliquer l’origine de la révolte du Donbass en avril. Serhiy Kudelia rappelle que cette insurrection est précédée de plusieurs mois de manifestations anti-Maïdan, suite à la propagation des manifestations pro-Maïdan en dehors de Kiev dans de nombreuses régions en Ukraine occidentale (dès la fin du mois de janvier 2014). Parmi les activistes pro-Maïdan, les partisans ultranationalistes ukrainiens du Secteur droit (qui existe depuis novembre 2013, donc dès le début de l’Euro-Maïdan), armés de cocktails Molotov, se sont rendus très visibles lors d’événements violents et de confrontations avec les forces de l’ordre dépassées. En réponse à ces violences en Ukraine occidentale, des groupes d’« autodéfense » anti-Maïdan (pro-Ianoukovitch, pour la plupart) ont commencé à se mobiliser à la fin du mois de janvier 2014. La violence des activités des nationalistes radicaux a fortement accéléré le renversement de Viktor Ianoukovitch en fin février. En ce sens, les pro-Maïdan ont gagné. Dès lors, le ressentiment et la peur des populations russes et russophones se sont accrus, considérant la chute du président comme un « coup d’État » illégal. C’est à partir de ce moment que des unités d’« autodéfense » sont aussi apparues dans le Donbass (dans plusieurs petites villes). Les administrations régionales ont été prises d’assaut et capturées sporadiquement par les deux groupes (pro-Maïdan et anti-Maïdan). Dans ce chaos général, le nouveau gouvernement (Iatseniouk) a montré son incapacité à maintenir l’ordre. Dès lors, l’État ukrainien ne détenait plus le monopole de la violence. Aucune autorité supérieure ne pouvait arrêter les pro- et les anti-Maïdan. Il était d’ailleurs difficile de contrôler les combattants à pied. De cause à effet, de maillon en maillon, les manifestations pro- et anti-Maïdan, le changement brutal de régime, l’extension de l’instabilité dans de plus en plus de régions, la perte de contrôle des autorités de Kiev face aux ultranationalistes et aux séparatistes, la faible légitimité du nouveau gouvernement, l’affaiblissement de la capacité de l’État ukrainien, la défragmentation de l’Ukraine et les fortes probabilités d’une guerre civile devinrent les facteurs endogènes les plus déterminants à l’origine de l’insurrection du Donbass.

Aussi, serait-il erroné de percevoir la guerre du Donbass comme un conflit déclenché par les initiatives d’agents externes, tels que la Russie. Il faudrait se focaliser davantage sur les causes structurelles, les processus qui agissent sur le long terme. La Russie n’a pas lancé l’insurrection. En revanche, elle a participé à l’entretenir ultérieurement. Quant à l’annexion de la Crimée, elle a servi de modèle de séparatisme réussi pour les insurgés du Donbass. Ces derniers ont compris que l’État ukrainien n’avait pas la capacité de lutter pour l’unité du pays [100].

En fin de compte, la pensée dominante qui présente la Russie comme la source de la guerre du Donbass ne fait que servir et renforcer l’évolution politique des partis d’extrême-droite qui fondent leur programme xénophobe et populiste sur la défense des Ukrainiens contre les Russes. Pourtant, l’extrême-droite était plutôt faible depuis l’indépendance de l’Ukraine. Mais en raison de son importante victoire lors des élections législatives de 2012, ayant reçu le soutien de plusieurs oblasts d’Ukraine occidentale, le parti Svoboda a pu renforcer la présence de l’extrême-droite à la Rada. Cela a eu des conséquences, notamment sur la composition du gouvernement de transition (perçu comme illégitime par les « anti-Maïdan »). L’Euro-Maïdan a été un vecteur de visibilité ayant permis à des leaders politiques d’extrême-droite de prendre les devants et de gagner en notoriété.

Aujourd’hui, alors que les différentes organisations d’extrême-droite (partis politiques et groupes paramilitaires) commencent à s’unir pour se renforcer, prendre des postes clés au sein du gouvernement et cristalliser une « menace fasciste » qui prend progressivement une forme réelle, peut-être faudrait-il songer à discuter davantage sur leur implication (particulièrement celle de Svoboda et du Secteur droit, ainsi que d’individus comme Andrey Biletsky, actuellement à la tête du Corps national) en tant que prémisse de la défragmentation de l’État, de l’instabilité du pays et de l’insurrection du Donbass, plutôt que de les aider à dresser un épouvantail russe ?

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KUDELIA (B), Serhiy, Ответ Андреасу Умланду: война в Донбассе началась изнутри [Réponse à Andreas Umland : la guerre du Donbass a commencé de l’intérieur*], Форум новейшей восточноевропейской истории и культуры – Русское издание № 2, 2014 – http://www1.ku-eichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss22/05KudeliaReplyUmland.pdf

KUDELIA (C), Serhiy, О сути причин конфликта в Донбассе: ответ Юрию Мациевскому [Sur lessence des causes du conflit au Donbass : réponse à Yuriy Matsiyevsky*], Форум новейшей восточноевропейской истории и культуры – Русское издание № 2, 2014 – http://www1.kueichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss22/07Kudeliaresponse.pdf

KUDELIA (D), Serhiy, Domestic Sources of the Donbas Insurgency, PONARS Eurasia Policy Memo No. 351, 2014, Baylor University – http://www.ponarseurasia.org/sites/default/files/policy-memos-pdf/
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LIKHATCHЕV, Viatcheslav, Украинские националрадикалы против пророссийских «сепаратистов»: уличная война периода февральмай 2014 г. [Les radicaux-nationaux ukrainiens contre les « séparatistes » pro-russes : guerre de rue durant la période de février-mai 2014*], Форум новейшей восточноевропейской истории и культурыРусское издание № 1, 2016 – http://www1.ku-eichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss25/
08Lichachev%20LZ%20neu.pdf

MATSIYEVSKY, Yuriy, К дискуссии об источниках «восстания» в Донбассе: недостатки аргумента Cергея Кудели [Sur la discussion des sources du « soulèvement » du Donbass : les limites de l’argumentation de Serhiy Kudelia*], Форум новейшей восточноевропейской истории и культурыРусское издание № 2, 2014 –
http://www1.ku-eichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss22/06Matsievsky
Donbas.pdf

SHEKHOVTSOV, Anton, The Creeping Resurgence of the Ukrainian Radical Right? The Case of the Freedom Party, Europe-Asia Studies, Vol. 63, No. 2, March 2011, p. 203–228

UMLAND (A), Andreas, Суть «украинского кризиса» и его значение для Кремля и Европейского Союза [L’essence de la « crise ukrainienne » et sa signification pour le Kremlin et l’Union européenne*], Форум новейшей восточноевропейской истории и культурыРусское издание № 2, 2014 – http://www1.ku-eichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss22/02Umland
Rol.pdf

UMLAND (B), Andreas, В защиту конспирологии: ответ Сергею Куделии на его антиполитический анализ «гибридной войны» в Восточной Украине [Contre la conspiration : réponse à Serhiy Kudelia sur son analyse antipolitique de la « guerre hybride » en Ukraine de lEst*], Форум новейшей восточноевропейской истории и культуры – Русское издание № 2, 2014 –

http://www1.ku-eichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss22/4Umland
OtvetKudelii
.pdf


 DUGOIN-CLÉMENT Christine, BOULÈGUE Mathieu, L’Ukraine: entre déchirements et recompositions, L’Harmattan, 2015, p. 28.1 La signature des Accords d’Association (AA) était prévue pour le 28 et le 29 novembre 2013. Ces accords allaient permettre à l’Ukraine de se rapprocher considérablement de l’UE, fixant les conditions de coopération approfondie à plusieurs niveaux (commercial, politique, sécuritaire, etc.).

3 « Ainsi, le discours des ‘‘authentiques’’ pro-européens – ces quelque 2000 jeunes étudiants apolitiques pour la plupart et se focalisant sur le choix européen par croyance – sera rapidement noyé par la récupération politique des forces politiques parlementaires de l’opposition (à l’époque le parti Patri de Ioulia Timochenko, le parti UDAR de Vitali Klitchko et le parti radical Svoboda), auquel s’ajouteront toute une frange de partis nationalistes durs […] » (DUGOIN-CLÉMENT, BOULÈGUE, 2015, p. 30).

4 En décembre 2013, la Russie propose de baisser le prix du gaz (-30%), lever les barrières douanières et prêter 15 milliards de dollars pour aider l’Ukraine à sortir de son marasme économique. Voir : AVRIL Pierre (correspondant à Moscou), La Russie tend les bras à l’Ukraine, Le Figaro, 18 décembre 2013 – http://www.lefigaro.fr/international/2013/12/17/01003-20131217ARTFIG00540-la-russie-tend-les-bras-a-l-ukraine.php

5 « Dans ce contexte, ce défilé sera un moyen, pour Svoboda, de montrer son activité et d’apparaître comme le défenseur du peuple, luttant dans la neige et le froid pour ses droits contre un état inique, à l’image de Bandera luttant pour l’indépendance de l’Ukraine » (DUGOIN-CLÉMENT, BOULÈGUE, 2015, p. 33).

6 KOURKOV, 2014, p. 95

7 Cette loi sur la politique linguistique de l’Ukraine donne aux langues régionales le statut de « langue officielle ». Elle protège et reconnaît en particulier la langue russe. C’est pourquoi, la proposition d’abroger cette loi a conduit les russophones de l’Ukraine de l’Est à exprimer leur indignation durant l’enchaînement des événements de l’Euro-Maïdan.

8 Du mois de février au mois de novembre 2014, quatre ministres ultranationalistes se retrouvent au gouvernement Iatseniouk, tous issus du parti d’extrême-droite Svoboda : le vice-premier ministre Oleksandr Sytch, le ministre de l’Écologie et des Ressources naturelles Andri Mokhnik, le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Ihor Chvaïka, le ministre de la Défense Ihor Tenioukh. Le reste des postes clés était surtout détenu par le parti Union panukrainienne «Patrie», nationaliste aussi, bien que plus modéré que Svoboda. En bref, la composition de ce gouvernement ne pouvait tout simplement pas convenir à une grande partie de l’électorat ukrainien comme nous allons en expliquer les raisons tout au long de cette étude.

9 « En 2014 le prétexte de la lutte contre le nazisme, thème à la résonance particulière en Russie, a servi à justifier le soutien de Moscou aux russophones de l’Est du pays : l’existence de milices fascistes dans les rangs pro-Kiev menaçait directement, à en croire les principales chaînes gouvernementales, la survie même des « compatriotes russes » » (JOUANNY, 2016, pp. 89-90).

10 L’indépendance est proclamée le 24 août 1991, puis confirmée par référendum le 1er décembre 1991 par plus de 90% des votants.

11 SHEKHOVTSOV, 2011, p. 209.

12 Ibid., p. 211.

13 Ibid., pp. 211-212.

14 Ibid., p. 212.

15 « Ukrainian political spectrum [was] divided between the two extremes of the Europe-leaning national democrats and the Russian-leaning communists » (ibid.)

16 Ibid. (les astérisques (*) indiquent que les traductions sont réalisées par l’auteur du présent dossier)

17 « While the UNA was successful in provoking mass disturbances and conflicts with Ukrainian law enforcement agencies, it appeared to be extremely weak in the electoral sphere. Although it was officially registered only at the end of 1994, nevertheless it participated in the 1994 parliamentary elections, which were held in March, and won one seat in a single member district. The following year, the party’s registration was annulled, but it managed to re-register on 29 September 1997. The 1998 parliamentary elections turned out to be disastrous for the UNA, as it failed to win any seats in the single member constituencies and gained only 0.39% of the votes. In 2002, the UNA gained even fewer votes (0.04%), but managed to win a seat in a Lviv single member district » (ibid., p. 211).

18 Ibid., p. 215.

19 Ibid., p. 219.

20 Ibid., p. 222.

21 Ibid., p. 224.

22 Ibid., p. 225.

23 SHEKHOVTSOV, 2011, p. 215 et p. 224.

24 « ВО «Свобода» была наиболее видимым для СМИ коллективным агентом в протестах Майдана » (ISHCHENKO Volodymyr, 2016, p. 125).

25 « «Правый сектор» был наиболее видимым коллективным агентом в майдановских конфронтациях и насилии. » (ibid.).

26 « В некоторой степени это может быть и так в отношении «Правого сектора», поскольку 51% протестных событий с его участием были конфронтационными либо насильственными » (ibid. pp. 120-121).

27 « Тем не менее, украинские крайне правые партии и группы вместе упоминались в 20% конфронтационных и насильственных протестных событий Майдана и в 29% специфически насильственных событий. » (ibid. p. 115).

28 « После того, как в середине января 2014 года началось массовое уличное насилие, «Правый сектор» оказался настолько привлекательным для многих сторонников Майдана именно из-за его готовности к радикальным действиям, которые были необходимы в ситуации эскалации насилия. » (ibid. p.121).

29 « Высокой видимости «Свободы» помогла ее общая хорошая узнаваемость как одной из ведущих оппозиционных партий в Украине, представленной в парламенте со всеми вытекающими преимуществами для паблисити по сравнению с непарламентскими партиями или гражданскими инициативами с меньшими ресурсами. » (ibid.).

30 Ibid., p. 104.

31 « Эти авторы обычно ссылаются на грубые самооценки числа членов «Правого сектора» в январе и феврале 2014 года, насчитывая всего лишь от 300 до 500 человек в Киеве. » (ibid.)

32 Ibid., pp. 126-127.

33 Ibid., p. 127.

35 D’après les propos d’Oleh Tyahnybok : « Nous ne nous coordonnons pas uniquement, mais nous unissons aussi nos efforts »* (« Ми не просто координуємося, а обєднуємо свої зусилля ») (ibid.).

36 LIKHATCHЕV, 2016, pp. 130-131.

37 « Ті, хто проливав кров за Україну, повинні мати свій голос у владі. Це їхнє священне право і вони це заслужили » (KONDRATENKO Andrey, Командир полку «Азов» Андрій Білецький: Ті, хто проливає кров за Україну, повинні мати свій голос у владі, 11 octobre 2014 – https://www.unian.ua/politics/994779-komandirpolkuazovandriybiletskiytihtoprolivaekrovzaukrajinupovinnimatisviygolosuvladi.html )

38 En août 2011, sous Ianoukovitch, trois « patriotes d’Ukraine » sont arrêtés et surnommés les « terroristes de Vassylkiv », ayant tenté de faire exploser la statue de Lénine. Suite à cela, plusieurs chefs de l’organisation paramilitaire Patriotes d’Ukraine (dont le Premier Congrès fut formé en décembre 1999 suite à son incorporation en tant que groupe paramilitaire par le Parti social-nationaliste d’Ukraine) se retrouvent derrière les barreaux. Le dirigeant de Patriotes d’Ukraine, Andrey Biletsky est arrêté à son tour en décembre 2011, devenant ainsi prisonnier politique. Il est libéré le 24 février 2014 par la résolution 4202 du Parlement ukrainien mettant un terme à la détention des prisonniers politiques. (Voir : http://azov.press/en/andrey-bileckiy)

39 GORBATCH, PETIK, 2016, p. 182.

40 « Но убитые в Харькове, первые жертвы среди «сепаратистов» от рук реальных украинских националистов, были использованы антиукраинской пропагандой для дальнейшей мобилизации сторонников пророссийских взглядов. По сути, именно действия группы под руководством А. Билецкого были единственными сколько-нибудь реальными основаниями, использованными для создания образа угрозы со стороны «бандеровских карателей» ». (LIKHATCHЕV, 2016, p. 132).

41 Likhatchev conteste cet aspect et affirme que rien n’avait été prévu par les nationalistes radicaux ce jour-là.

42 Ibid., p. 139.

43 Ibid. pp. 139-140.

44 « Российские наблюдатели, по моему мнению, склонны ее гиперболизировать » (ibid., p. 134).

45 « Количественно национал-радикалы не были сколько-нибудь значительной силой. В контексте инерции мобилизационных процессов Майдана, в которые были вовлечены миллионы, группки в несколько десятков, от силы сотен человек просто терялись. » (ibid., p. 139).

46 «Харьковский рубеж» (ibid.).

47 « В этом смысле, по мнению некоторых наблюдателей, активность национал-радикалов была деструктивна в контексте внутриукраинского противостояния и не помогала достичь декларируемую цель (сохранение украинского территориального единства), а мешала. Даже побеждая в конкретном уличном противостоянии, из-за своей агрессивности, откровенной символики и экстремистской риторики ультранационалисты проигрывали битву за умы сограждан. Их деятельность в большей степени дискредитировала киевское правительство, а не защищала его. » (ibid., p. 139).

48 KUDELIA Serhiy, octobre 2014 – https://www.danyliwseminar.com/serhiy-kudelia

49 Ibid.

50 Par ailleurs, il est intéressant de noter que la présence des nationalistes radicaux au sein de la Rada s’est développée avec la victoire de la coalition Notre Ukraine – Autodéfense populaire, suite à la Révolution orange, pacifique et démocratique. En effet, le Congrès des nationalistes ukrainiens faisait partie de la coalition !

51 KUDELIA (D), 2014, p. 2.

52 Ibid., pp. 4-5.

53 « Voyous » vraisemblablement engagés par Viktor Ianoukovitch pour combattre les manifestants lors de l’Euro-Maïdan.

54 KUDELIA Serhiy, octobre 2014 – https://www.danyliwseminar.com/serhiy-kudelia

55 KUDELIA (D), 2014, p. 4.

56 Peut-être faut-il préciser que certains groupes de volontaires ultranationalistes qui s’engagent dans le Donbass se réclament clairement antirusses et antisémites. C’était le cas de l’ASN (qui regroupait plusieurs mouvements néo-nazis), de l’UNA-UNSO rassemblant des individus (parfois des ex-criminels) rêvant de pouvoir réhabiliter l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (l’UPA), ou encore du Marteau Blanc que la Secteur droit a dû finalement expulser de la coalition !

57 Ibid., p. 5.

58 « Кровавая конфронтация «Правого сектора» с правоохранительными органами в Мукачево в июле 2015 года доказывает, что крайне правые могут бросать вызов государственной монополии на насилие, мо- гут даже призывать к открытому мятежу против государства в ситуации войны и не понести практически никаких серьезных для себя последствий » (ISHCHENKO, 2016, p. 127).

59 KUDELIA Serhiy, Внутренние источники донбасского восстания [Les origines internes de l’insurrection du Donbass], Форум новейшей восточноевропейской истории и культуры – Русское издание № 2, 2014 – http://www1.ku-eichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss22/03KudeliaVnutrennie.pdf

60 « Некоторые недавние исследователи постсоветских крайне правых Украины, такие как Владимир Ищенко (Киево-Могилянская академия), Иван Качановский (Университет Оттавы), Гордон М. Хан (Центр стратегических и международных исследований, Вашингтон) или Стивен Д. Шенфилд (Университет Брауна, штат Род-Айленд) говорили о центральной роли ультранационалистов в проведении Евромайдана или, по крайней мере, в его радикализации » (UMLAND (B), 2014, p. 37).

61 « Эта точка зрения противоречит мнению дольше и более узко ориентированных исследователей крайне правых в постсоветской Украине, которые уже ранее писали статьи и/или в настоящее время готовят крупные публикационные проекты (научные монографии, серии статей, специальные журнальные выпуски), в которых они анализируют постсоветский украинский партийно-политический ультранационализм. Среди них такие ученые, как Татьяна Безрук (Киево-Могилянская академия), Артем Йовенко (Йенский университет), Алина Полякова (Бернский университет), Ленка Бустикова (Университет штата Аризоны), Антон Шеховцов (Университетский колледж Лондона), Вячеслав Лихачев (Евроазиатский еврейский конгресс, Иерусалим) и я [Андреас Умланд] (Институт евро-атлантического сотрудничества, Киев) – перечислены здесь по мере увеличения возраста. Эти исследователи заняли менее алармистскую позицию и приписывают украинским правым экстремистам относительно незначительную роль в недавних событиях в Киеве » (ibid.).

62 Ibid.

63 UMLAND (A), 2014, p. 21.

64 UMLAND (B), 2014, p. 35.

65 UMLAND (A), 2014, p. 24.

66 « Pour Moscou, le Donbass n’a pas nécessairement vocation à suivre la voie de la Crimée […] outre le coût d’un nouveau rattachement, l’annexion du Donbass aurait surtout pour conséquence de priver Moscou d’un utile levier de pression sur les évolutions géopolitiques envisagées à Kiev. Un nouveau « conflit gelé » lui permettrait en revanche de conserver un droit de cité dans le débat politique ukrainien » (JOUANNY, 2016, p. 106).

67 « Янукович и его Партия Регионов начали представлять своих политических оппонентов в образе «фашистов» еще во время президентских выборов 2004-го года » (ibid., p. 31).

68 « Умланд предполагает, что российские средства массовой информации оказали решающее влияние на мнение жителей Донбасса, вызвав усиление негативных эмоций, которое я описал в своей заметке. Это широко распространенное мнение среди украинских политиков и экспертов, которое привело к запрету российских телевизионных передач в Украине. Однако эта точка зрения не имеет под собой никакой научной основы. Умланд не представил никаких доказательств предполагаемого влияния российских новостных передач на жителей Донбасса » (KUDELIA (B), 2014, p. 43). 

71 Le terme « insurrection » (ou « soulèvement ») employé régulièrement par Kudelia pour désigner le mouvement d’autodéfense au Donbass est remis en cause par Matsiyevsky, qui n’hésite pas à utiliser les guillemets. Voir : http://www.ponarseurasia.org/article/limits-kudelias-argument-sources-donbas-insurgency. De plus, Matsiyevsky emploie le terme « pro-Russes » qu’il oppose à « pro-Ukrainiens » pour parler respectivement des « insurgés » séparatistes et des « ultranationalistes » ukrainiens. Les questions de terminologie sont extrêmement intéressantes et mériteraient une étude supplémentaire pour y réfléchir.

72 KUDELIA (B), 2014, p. 44.

73 KUDELIA (D), 2014, p. 4.

74 « Пространственных вариаций мятежа » (KUDELIA (C), 2014, p. 49).

76 Ibid.

77 Le long de laquelle se trouve le siège du gouvernement de Kiev, à quelques centaines de pas de la place Maïdan.

78 « Vendredi 17 janvier. Ianoukovitch a signé les lois votées à main levée par les députés du Parti des régions. À présent ce cirque de mains dressées en l’air que personne ne compte est « légalisé ». Ça va être gai désormais, aussi gai qu’à Moscou : pas de rassemblements de plus de trois personnes dans la rue, cartes SIM uniquement sur présentation d’une pièce d’identité avec enregistrement dans un fichier, etc. Outre ces lois débiles, il a également signé le budget pour cette année ! L’armée ne va recevoir que 40% de son financement habituel, la police et la justice 80% de plus ! » (KOURKOV, 2014, p. 92).

82 Kudelia dément les arguments de Yuriy Matsiyevsky, qui affirme que la mobilisation séparatiste a commencé après l’annexion de la Crimée (« первые вспышки сепаратизма на Донбассе приходятся на апрель 2014 г., после аннексии Крыма Россией », MATSIYEVSKY, 2014, pp. 45-46). Voici la réponse de Kudelia : « Matsiyevsky affirme que la mobilisation séparatiste au Donbass n’a commencé qu’après l’annexion de la Crimée. En fait, la révolte du Donbass n’a pas surgi de nulle part en avril. Elle a été précédée de plusieurs mois de mobilisation anti-Maïdan à Donetsk et Lougansk, ayant déjà commencé en fin janvier 2014. Les premiers groupes d’autodéfense dans ces villes ont été mis en place en réponse à la propagation des protestations de l’Euro-Maïdan dans les régions et à la capture des administrations régionales en Ukraine occidentale et centrale. Après le renversement d’Ianoukovitch, les groupes d’autodéfense sont apparues dans de nombreuses petites villes dans tout le Donbass. Le premier groupe d’autodéfense à Slaviansk s’est organisé à la fin du mois de février, avant même l’arrivée dans la ville du groupe du colonel Strelkov »* (KUDELIA (C), 2014, p. 49).

83 « Alors que la part de la population ayant une opinion favorable de [la Russie] oscillait entre 80 et 93% depuis de nombreuses années, elle est tombée à 52% en mai 2014, puis 34% en septembre 2015. La cote de popularité de Vladimir Poutine a, elle aussi, considérablement chuté : au printemps 2014, seuls 23% des personnes interrogées en Ukraine par le Pew Research Center affirment lui faire confiance » (ARMANDON, 2016, pp. 114-115).

85 Des termes comme « nettoyer le pouvoir »* (« очистити владу ») [], « purge radicale du pouvoir »* (« докорінне очищення влади »), « supprimer de tous les postes gouvernementaux […] les séparatistes »* (« усунути з усіх державних посад аґентуру КҐБ-ФСБ […] сепаратистів »), « dissoudre les administrations d’État locales »* (« розпустити місцеві держадміністрації »), « obliger tous les médias de masse à informer […] »* (« зобов’язати усі ЗМІ інформувати […] »), etc.

91 « Заборонити діяльність всіх організацій, що пропагують міжнаціональну та міжрегіональну ворожнечу, закликають до застосування насильства як інструменту політичної боротьби, ініціюють утворення незаконних воєнізованих формувань » (ibid.).

93 Il est probable qu’avec de tels discours, le parti Union pan-ukrainienne « Patrie » a dû attirer (et « voler ») une partie de l’électorat nationaliste et ultranationaliste ukrainien. De fait, les résultats des élections législatives d’octobre 2014 ont été catégoriques: l’extrême-droite est éjectée du Parlement.

94 La liste n’est bien entendu pas exhaustive.

95 « Необходимо добиться лояльности большинства ультраправой публики, которая сейчас расколота: с одной стороны, «Азов» и симпатизирующие ему группировки, тесно связанные с министром внутренних дел Арсеном Аваковым; с другой – «Правый сектор», ВО «Свобода» и более мелкие группы. Все конкуренты за гегемонию в украинском ультраправом движении заявляют, что именно они – верные идеалам подлинные националисты, а оппонентов обвиняют в пособничестве «еврейской власти» » (GORBATCH, PETIK, 2016, p. 187).

96 GORBATCH Denis, PETIK Oles’, Азовский шлях: как ультраправое движение борется за место в политическом мейнстриме Украины, Форум новейшей восточноевропейской истории и культуры – Русское издание № 1, 2016 – http://www1.kueichstaett.de/ZIMOS/forum/docs/forumruss25/10GorbachPetik%20LZ.pdf

97 GORBATCH, PETIK, 2016, p. 179.

98 Il faudrait donc parler de « guerre hybride ».

99 UMLAND (A), 2014, p. 19.

100 Par ailleurs, le gouvernement ukrainien a commis de graves erreurs au Donbass, notamment celle d’autoriser les groupes paramilitaires ultranationalistes et d’utiliser la force armée contre les séparatistes alors que d’autres stratégies auraient pu être envisagées selon Kudelia : « First, [the Ukrainian authorities] should rein in the paramilitary battalions implicated by the international organization in human rights abuses and stop the use of indiscriminate weaponry against civilian areas. Secondly, the government should continue providing humanitarian assistance to the rebel-held areas and ensure the payment of social benefits to people living there. Thirdly, Ukraine-controlled parts of the Donbas should receive special treatment and broader powers to demonstrate the government’s commitment to decentralization policies. Finally, the government’s communication strategy should aim at exposing the governing incompetence and criminality of the insurgent leaders rather than at further demonizing Russia. The parochial structure of the insurgents makes them particularly vulnerable to internal fratricide. Strategic patience combined with the economic incentives for the rest of the Donbas may therefore prove far more fruitful than a new round of violence. » – https://www.danyliwseminar.com/serhiy-kudelia