Quelles ont été les politiques ukrainiennes successives dans le rapprochement avec l’UE, depuis l’indépendance ? Retour sur vingt-sept années de choix politiques, parfois contradictoires ou incohérents, qui ne semblent pas avoir entamer l’optimisme ukrainien pour l’intégration européenne.

 

L’Ukraine est un des pays postsoviétiques où les processus de transition se révèlent longs et difficiles. Après 1991, ce nouveau pays indépendant devait construire sa propre voie politique avec le monde extérieur. Les relations extérieures de l’Ukraine tournent autour de deux principaux partenaires internationaux : la Russie et l’Union Européenne. L’orientation de la politique  étrangère  était une question urgente, ayant pour but de résoudre les problèmes économiques, sociaux, etc.      

Dans la première partie de cete analyse, « Le choix européen des dirigeants ukrainiens », nous présenterons les programmes et les  choix politiques des hommes d’Etat ukrainiens. Or, l’analyse de l’évolution du positionnement international de l’Ukraine depuis son indépendance permettra de mieux  comprendre les enjeux de la crise actuelle. Toujours partagée entre les intérêts européens et russes, l’Ukraine devait faire de grands efforts pour la construction de la voie politique. On voit alors que le rapport de l’Ukraine avec la Russie, d’une part, et avec l’Europe, d’autre part, est un critère que tous les dirigeants partagent depuis l’indépendance.

La deuxième partie est dédiée à l’intégration ukrainienne au sein de l’Europe. Nous l’analyserons surtout dans la partie « Politique européenne de voisinage ». Les standards européens représentent une possibilité de modernisation démocratique et économique de l’Ukraine mais ne donnent pas les résultats attendus. Malgré « le choix européen » de l’Ukraine, les accords avec Bruxelles n’offrent pas  de grandes perspectives d’adhésion à l’UE. Deux principaux facteurs permettent de comprendre pourquoi l’intégration de l’Ukraine à l’espace européen est un processus long et complexe. Le premier est lié au fait que les discours des dirigeants ukrainiens ne sont pas suivis d’actions concrètes menant à des changements structurels. Le deuxième est l’absence de consensus au sein de l’UE sur la finalité du partenariat mis en place avec l’Ukraine. A partir de 1998, une approche différenciée a été envisagée par l’adoption de la « Stratégie commune de l’UE à l’égard de l’Ukraine ».  Mais il faut remarquer que jusqu’à la Révolution orange sa politique était conditionnelle. C’est dans ce contexte qu’est mise en place la politique européenne de voisinage (PEV) ayant pour but de renforcer les relations de l’UE avec ses voisins immédiats de l’Est (Ukraine, Biélorusse et Moldavie). Le but de la politique de voisinage était l’intégration des voisins orientaux dans l’espace géoéconomique de l’UE et la création de zones de libre-échange.

En conclusion, nous essayerons de répondre à la question qui porte le titre de notre analyse, en nous appuyant sur les événements que l’Ukraine a vécu depuis l’indépendance.

Le choix européen des dirigeants ukrainiens

Les conditions de la géopolitique de l’Ukraine sont complexes en raison de son hértitage historique. Etant l un des quinze pays de l’Union soviétique, elle était liée à la Russie. Cependant, ces liens incluent une coexistence séculaire à plusieurs niveaux : historiques, linguistiques, culturels. Se trouvant géographiquement en Europe de l’Est, l’Ukraine a toujours tenté d’éviter la politique de russification.  La lutte pour l’identité  ukrainienne est perçue comme une lutte contre l’hégémonie russe. Plus la Russie essaye de se rapprocher de l’Ukraine, plus cette dernière tente de résister contre l’influence russe. Est-ce que l’Ukraine continuera de rester un partenaire de la Russie, en tant que « grand frère », ou se rapprochera-t-elle davantage de l’Occident ? Dans quelle direction les  dirigeants ukrainiens mènent-ils leur politique ? Ce sont les questions qui divisent le pays et sont à l’origine des tensions et des crises internes.

En outre, après l’indépendance, dans la conscience nationale ukrainienne, l’adhésion à l’UE devient synonyme de liberté, de développement et de dignité pour rompre la position d’infériorité vis-à-vis de la Russie. L’européanisation ne représentait pas tant une reconnaissance de la supériorité culturelle de l’Occident qu’une aspiration à atteindre son niveau de maturité culturelle et spirituelle.

De manière plus générale, plusieurs initiatives d’affirmation nationale, sur le plan culturel plus que sur le plan politique, ont visé à relier la culture nationale à la culture européenne pour compenser la relation inégale avec la Russie. Donc, pour expliquer le programme du « retour very l’Europe », trois aspects de l’identité ukrainienne, tels que la langue, la religion et l’orientation géopolitique sont déterminants. Est-ce-que l’Ukraine, un espace divisé à l’est et l’ouest, aboutirait à la voie européenne ?   

En effet, depuis l’indépendance, le défi de l’Ukraine a consisté à se moderniser, à conforter sa souveraineté sans s’aliéner la Russie. Parfois présentée comme un simple pays intermédiaire  entre la Russie et l’Europe, l’Ukraine tente de construire peu à peu son identité. Au contraire de la Russie, l’Europe aspire grâce à la démocratie, grâce aux critères plus libéraux. Aux yeux des Ukrainiens, l’Europe était une puissance favorisant la modernisation démocratique et économique. Dans le contexte de la désintégration de l’URSS, l’Ukraine a obtenu une indépendance par défaut.  Elle a résulté d’une volonté des dirigeants de conserver le pouvoir malgré la décomposition de l’Union Soviétique. A ce jour, les dirigeants ukrainiens rejettent manifestement l’idée d’une transition qui impliquerait la perte du contrôle qu’ils exercent sur les acteurs économiques. Le rapprochement avec l’UE est invoqué à plusieurs reprises depuis le début des années 1990.

Leonid Kravtchouk, premier président de l’Ukraine indépendante

Depuis l’indépendance, la politique étrangère de l’Ukraine a été dominée par la question déterminante du « retour à l’Europe ». Au lendemain de son élection à la tête de l’Etat ukrainien Leonid Kravtchouk insiste sur le retour de l’Ukraine au sein de l’Europe. Pour lui comme pour une grande majorité de l’élite intellectuelle du pays, l’Ukraine appartient historiquement et géographiquement à l’Europe. Cette politique était un moyen pour Kiev de prendre ses distances à l’égard de la Russie. Pour Kravtchouk, « l’espace postsoviétique n’est rien d’autre qu’un espace dominé politiquement et économiquement par la Russie. » 1 Donc, pour l’Ukraine, la fin de la domination soviétique signifiait une reconstruction de la politique étrangère plus libre et indépendante. Selon Kravtchouk il s’agit d’un « retour à l’Europe ».

En 1992, il visite Bruxelles, où il affirme vouloir entamer le plus vite possible des négociations avec la Communauté économique européenne (CEE). Il signe également les traités d’amitié avec la Hongrie en 1991 et avec la Pologne en 1992. Ce dernier confirme un bon voisinage et la stabilité des frontières existantes 2.   

L’élargissement de l’UE et la modernisation accélérée, visible aux yeux de tous, des pays limitrophes (Pologne, Slovaquie, Hongrie) risquent de renforcer l’effet-vitrine joué par ces pays et de renforcer ainsi l’attractivité du modèle européen. Cet effet-vitrine risque d’être atténué pour deux raisons. D’une part, c’est à l’est de l’Ukraine que se situent les capacités économiques, les concentrations de populations, si bien qu’une faible proportion de la population ukrainienne sera limitrophe de l’UE. D’autre part, le régime de visa a été introduit par les voisins occidentaux, fait nouveau qui peut alimenter l’idée d’une Europe fermée aux Ukrainiens. La modernisation des contrôles frontaliers pourrait par ailleurs affecter l’activité commerciale et productive dans l’Est polonais. Chaque jour, de nombreux Ukrainiens traversent les frontières pour se procurer de l’alimentation, des vêtements, etc. Parfois, ils travaillent illégalement 3.  

De plus, les intérêts économiques, démocratiques, culturels poussent l’Ukraine à conduire sa politique vers l’Europe pour construire le système institutionnel du pays selon les critères européens. En 1994, inspiré par des idées libérales, le président Kravtchouk signe l’Accord de partenariat et de coopération (APC) entre Kiev et Bruxelles. Son but est de créer un environnement favorable au dialogue politique afin de renforcer les relations bilatérales. La Commission considère cet accord comme décisif pour la transition amorcée par l’Ukraine. Il se singularise par une prédominance économique. Cet accord, qui entre en vigueur en 1998, a pour objectif de développer le dialogue politique entre les deux partenaires, de promouvoir les échanges économiques, de favoriser une coopération mutuellement avantageuse dans toute une série de domaines tels que l’économie, la finance, la culture, ainsi que soutenir la consolidation démocratique et la transition économique en Ukraine 4. Lors du sommet UE-Ukraine en juillet 2002, l’Ukraine a réitéré sa demande d’un accord d’association (AA) afin d’amorcer une dynamique favorable à la modernisation économique et administrative du pays. Comme à l’accoutumée, l’UE s’en est tenue à rappeler les critères de Copenhague. La déclaration conjointe signée par les participants du sommet se conclut par la formule suivante :

« En conclusion, tenant compte des progrès effectués par l’Ukraine sur le plan démocratique, les résultats positifs de son économie et son choix pro-européen affirmé ainsi que l’élargissement de l’UE, nous devons chercher à donner à notre partenariat stratégique une dimension nouvelle et renforcée » 5.

Néanmoins, malgré le désir de la plupart des Ukrainiens de se rapprocher de l’Occident, les différents gouvernements ukrainiens ont des reproches différents. Par exemple, le second président, L. Koutchma, ne partage pas l’avis pro-européen au début de son mandat présidentiel. Il analyse les causes qui mènent l’Ukraine à la crise et souligne l’importance des liens avec l’espace postsoviétique, particulièrement avec la Russie. Selon lui, seul un rapprochement avec les pays de la Communauté des Etats indépendants permettrait de surmonter les difficultés. Il annonce «historiquement l’Ukraine fait partie de l’espace économique et culturel eurasien […] Son isolement volontaire et son refus de promouvoir activement ses intérêts au sein de l’espace eurasien ont été une grave erreur politique et ont porté un énorme préjudice à notre économie nationale […] l’Ukraine se doit de jouer un rôle actif dans le processus d’intégration économique de l’espace eurasien ». 6 Même si ce point de vue permet de la qualifier de prorusse, Koutchma dit en 1994 :

Leonid Koutchma

« Je n’ai pas été élu pour devenir le vassal de la Russie ». Dès 1996, il annonce que sa priorité était d’intégrer pleinement l’UE. Donc, à cette époque-là l’Ukraine arrive à améliorer ses rapports avec la Russie, mais sans pour autant compromettre son rapprochement avec les structures européennes et euro-atlantique. En 1998, L. Koutchma signe un décret relatif à la « stratégie d’intégration de l’Ukraine » à l’Union  Européenne, dont les objectifs sont politiques, économiques, culturels, sociaux. Le 11 juin 1999, la Stratégie commune du Conseil européen envers l’Ukraine a été conclue entre l’Ukraine et l’UE. Elle a reconnu la position géographique stratégique ukrainienne et son rôle primordial dans la réalisation d’objectifs communs. 7  En 2000, l’Ukraine présente le « Programme national d’intégration »  qui propose l’adhésion à l’OMC  (Organisation mondiale du commerce) en 2003, l’accord d’association avec l’UE d’ici 2007, l’adhésion d’ici 2010-2011. A son tour, Bruxelles souhaite compléter l’APC par un document « stratégie commune de l’UE à l’égard de l’Ukraine » pour soutenir le choix de l’Ukraine. Il s‘agissait d’intensifier le dialogue politique et la coopération, notamment dans le domaine économique et en matière de  sécurité. 8

Le 11 décembre 1999 est créé un second agrément : la Stratégie Commune. Il s’agit d’un nouvel instrument qui dérive de la Politique Extérieure de Sécurité Commune. Ce document a été paraphé durant le sommet d’Helsinki et concernait l’Ukraine et la Russie. Cette initiative est caractérisée par des considérations géopolitiques et sécuritaires, ainsi que par une coopération en matière de sécurité, de justice et d’affaires intérieures.  L’APC et la stratégie commune sont la genèse des relations entre l’UE et l’Ukraine.

Dans la Stratégie Commune, l’UE « félicite l’Ukraine pour son choix européen, mais la Commission et les Etats membres s’étonnent de sa politique étrangère multi-vectorielle. Après 2000, le président Koutchma, va renforcer son pouvoir par des pratiques très autoritaires peu appréciées de l’UE. Ce mouvement populiste va être très critiqué. O. Pavliuk définit quatre grandes étapes dans la relations UE et Ukraine : l’indifférence (1991-1993), l’appui (1994-1996), la frustration et la fatigue (1997-1999) et le désengagement (2000). 9  

Du côté ukrainien, l’attente reste forte. La désignation de Koutchma a en effet été le point de départ d’une nouvelle orientation. En 1998, une résolution du cabinet des ministres promulgue un décret qui définit la base juridique d’un mécanisme d’adaptation de la législation ukrainienne à celle de la Communauté. Ce décret proclame que  l’adhésion à l’UE est l’objectif à long terme. En 2000, une stratégie d’intégration est programmée, le transfert de l’acquis communautaire devient une politique volontariste. Des accords dans les différents secteurs ont suivi l’entrée en vigueur de l’APC. 10

Constamment partagée entre une politique pro-russe et pro-européenne, l’Ukraine a été incapable de construire une cohérence dans sa voie politique depuis l’indépendance. Les problèmes existants dans la politique interne, de plus, la dépendance vis-à-vis de la Russie ne permettent pas renforcer les relations avec l’UE. L’élection présidentielle de 2004 se passe en Ukraine avec une grande tension. Les deux candidats, l’ancien premier ministre dirigeant du parti « Notre Ukraine » Viktor Iouchtchenko,  et  Viktor Ianoukovytch origine de Donbass, soutenu par la Russie, avaient deux programmes complètement différents. Si pour Iouchtchenko, populaire à l’ouest de l’Ukraine, l’adhésion à l’UE et à l’OTAN est impérative,  V. Ianoukovytch privilégie, en revanche, le rapprochement avec la Communauté des Etats Indépendants, notamment avec la Russie, la Bélarusse et le Kazakhstan, et prévoit l’intégration à l’espace économique crée en 2003.  Mais l’élection de 2004 devient alors le prétexte pour une révolution en Ukraine : la Révolution orange. Cette révolution montre l’optimisme ukrainien pour l’intégration européenne. La Révolution orange consacre et renforce un choix européen effectué dès la fin des années 1990, lorsque le président Koutchma avait annoncé l’intention de son pays de rejoindre l’Union européenne.

Après avoir joué un rôle significatif pendant la Révolution d’orange, l’UE apporte son plein soutien au président Iouchtchenko. Dès 2005, dans le cadre de la « Politique européenne de voisinage », mise en place en 2004, Kiev et Bruxelles élaborent un plan d’action dans tous les domaines (politique, économique, sociale, transport, justice, énergie, etc.). Suivant le principe de conditionnalité, plus l’Ukraine engagera les réformes dans les domaines prioritaires destinés à la reprocher des valeurs de l’UN, plus le soutien politique et l’aide financière, la politique économique, sécuritaire, culturelle entre Kiev et Bruxelles sera renforcée. Déjà en 2009, la signature de l’accord d’association devait remplacer l’APC (1994).

Malgré le soutien européen pendant cette période, l’Ukraine ne progresse pas dans l’intégration européenne comme attendu.

Le rapprochement l’UE et de l’Ukraine ne donne pas ces résultats pour que l’Ukraine devienne un Etat membre. En tout cas, la Révolution orange ouvre une grande possibilité vers la coopération plus profonde. Il semble qu’après la révolution, l’Ukraine deviendra plus libérale et démocratique, mais les faits montrent que le président Iouchtchenko et le premier ministre Timochenko perdent le soutien qu’ils ont eu pendant la révolution. Le pays avait besoin des réformes pour l’intégration européenne qui ne se réalise pas par le nouveau président. Un an après la révolution, la majorité des Ukrainiens était déjà déçue du pouvoir. 11  

C’est dans ces conditions que le prochain président de l’Ukraine devient Victor V. Ianoukovich qui avait perdu les élections de 2004.  Connu comme prorusse lors de la Révolution orange, suite à son élection en 2010, il déclare que l’UE reste l’objectif prioritaire de l’Ukraine. Néanmoins, en 2010, après avoir signé l’accord de Kharkov avec la Russie, selon lequel Kiev obtient une réduction de 30 %, elle prolonge au contraire le bail russe de la base navale de Sébastopol jusqu’à 2042 ; son orientation russe devient évidente. Cependant,  V. Ianoukovich réussit plusieurs avancées positives entre Kiev et Bruxelles. Le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, en visitant Kiev en 2011, dit que l’année 2011 peut être décisive pour les relations entre Kiev et Bruxelles. 12

Victor Ianoukovtich

Il faut souligner aussi qu’en septembre 2010 V. Ianoukovich signe le protocole d’adhésion à la Communauté de l’énergie. Lancée en 2009, la coopération entre Kiev et Bruxelles dans le domaine de modernisation du réseau ukrainien de transport de gaz s’est concrétisé en 2011, avec le soutien financier de la Banque européenne d’investissement.  L’EU continue d’apporter un soutien financier à l’Ukraine dans tous les domaines. En mai 2011, la Banque européenne d’investissement a accordé à l’Ukraine 450 millions d’euro pour la réfection de son réseau routier et en juillet 30 millions d’euro pour les réformes institutionnelles.  En septembre 2012, la BEI a accordé à l’Ukraine 200 millions s’euros pour la mise en œuvre d’un projet visant à accroître la part d’électricité produite à partir de sources d’énergies renouvelables. En février de 2011, Bruxelles a financé aussi l’ouverture d’une agence de développement régionale de Simferopol et lance ainsi « l’initiative de coopération conjoint en Crimée ayant pour but de soutenir le développement social et économique de la péninsule ». 13

Donc, la politique extérieure de V. Ianoukovitch parfois s’apparente à une politique de chantage de l’Occident et de marchandage avec la Russie. Elle a continué une politique de balancing entre l’Est et l’Occident. Il s’agissait d’obtenir des ressources économiques et financières nécessaires pour soutenir l’économie du pays et le pouvoir, car la base économique soviétique était presque complètement épuisée et pillée et aucun investisseur n’accordait plus de crédits supplémentaires. Troisièmement, il s’agissait de maintenir le régime kleptocratique en Ukraine aussi bien sur le plan économique que politique.

Donc, on voit que le processus de l’intégration de l’Ukraine est long et compliqué et cela en premier lieu à cause des dirigeants ukrainiens qui ne suivent pas d’actions concrètes. Le niveau faible de la démocratie et le peu de progrès dans les réformes structurelles ne permettent pas de développer les relations avec l’UE. Notamment, après « l’affaire Timochenko », l’ancienne Premier Ministre qui a été condamnée à sept ans d’emprisonnement en 2011,  les pays membres de l’UE se sont tous accordés en 2012 sur l’impossibilité d’approfondir le partenariat avec l’Ukraine tant que l’équipe au pouvoir ne changerait pas radicalement de politique et tant qu’aucune avancée significative n’aurait eu lieu dans le domaine du respect des valeurs démocratiques et de l’Etat de droit. Pourtant, il y a aussi l’absence de l’unanimité au sein même de l’UE sur ces questions.

L’intégration européenne de l’Ukraine : La politique européenne de voisinage

En ce qui concerne le processus de l’intégration au sein de l’Ukraine, il faut souligner que l’importance du pouvoir de décision est le résultat d’une négociation interétatique. Il est ainsi possible de classifier des Etats selon leur vision à l’égard de l’Ukraine. La politique de l’UE se révèle confuse et difficile à appréhender. Il est possible de mettre deux types de politique de voisinage, celle de l’UE et celle des Etats membres.

Même si l’Ukraine est perçue comme un Etat européen, les relations des deux côtés ont toujours été tendues. L’Ukraine étant un pays en voie de construction de son identité nationale, elle n’entre dans un aucun champ de théories en relations internationales. Etant un voisin proche de l’Union européenne et de la Russie à la fois, deux entités complètement différentes, elle a la capacité de stabiliser et de déstabiliser les deux régions en même temps. En ce qui concerne l’intégration européenne, l’Ukraine devait d’abord satisfaire les critères européens dans tous les domaines.

Or, la politique européenne de voisinage contient des éléments plus précis sur l’harmonisation avec des normes européennes. La PEV vise à étendre aux pays limitrophes les valeurs démocratiques ainsi que certaines normes et pratiques économiques, sociales et environnementales de l’UE. Elle constitue en somme une réponse civile, caractéristique du soft power européen, aux risques d’instabilité et aux défis auxquels sont confrontés le sud et l’est de l’Europe.  Cette approche se situe à mi-chemin entre les deux formes : l’intégration (au moyen de l’élargissement) et la coopération (au moyen des accords signés par l’UE avec des pays tiers). Le bilan est positif dans le premier cas, décevant dans le second. Ni le processus de Barcelone entamé depuis 1995 avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, ni les Accords de partenariat et de coopération (APC) signés avec les Etats de l’ex- URSS n’ont en effet abouti à une véritable modernisation des économies et des administrations. 14  Créée en 2003, cela concerne les pays de l’est et du sud. Quand la Commission lance la PEV, l’Ukraine est sceptique mais ne peut pas refuser cette proposition. Elle se contente alors d’indiquer son souhait  de se voir proposer un projet plus global, en l’occurrence une stratégie de pré-adhésion. Le PEV, dès le début, a été considérée sans grand sérieux par les élites ukrainiennes qui ont adopté une attitude très désinvolte vis-à-vis d’elle. La PEV, qui nécessite des engagements quotidiens et des ressources humaines importants sera souvent qualifiée de très bureaucratique par les protagonistes. Cependant, l’Ukraine a été le premier pays à signer un Plan d’Action (PA) en 2005. Sa concrétisation devait permettre de faciliter les transformations intérieures et le Plan couvre la période 2005 à 2007. Les PA ont la même structure, ils sont divisés en 6 chapitres, chacun correspondant à des priorités, des agendas et des objectifs. 15

Dans tous ces domaines, le plan d’action adopté avec l’Ukraine comprend une série de mesures susceptibles de renforcer l’attractivité du pays. Il propose une modernisation juridique qui consisterait notamment à supprimer les incohérences entre le code commercial et le code civil, et à traiter de manière identique (quelle que soit leur nationalité) les agents économiques sur l’ensemble du territoire et dans tous les secteurs.  Le Plan d’Action pour 2005, composé du six  chapitres prévoit :

  • Dialogue politique et réformes dont les principales priorités prévoient : de renforcer les institutions démocratiques,  garantir une justice indépendante et faire avancer les réformes juridiques, combattre la corruption, s’assurer du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, garantir le développement d’une société civile etc.
  • Réformes économiques et sociales et développement : établir une économie de marché complète, transfert de l’acquis communautaire, amélioration de climat des affaires, stabilité macro-économique etc.
  • Commerce, marché et réformes réglementaires : mise en œuvre de l’APC et accession à l’OMC, élaboration de la législation internationale et européenne sur la régulation douanière, développement d’un système de taxes basé sur les standards européens etc.
  • Coopération en matière de sécurité, de justice et d’affaires intérieures
  • Transport, énergie, société d’information et environnement qui prévoit mis en œuvre d’un plan national de transport, progrès concernant les réseaux dans le transit de gaz
  • Contacts entre les populations favorisant la préparation de l’intégration de l’Ukraine dans l’espace européen de recherche

En 2007, les négociations sur la conclusion éventuelle d’un nouvel accord sont renforcées pour le rapprochement dans les relations entre l’Ukraine et l’UE. En 2008, l’UE conclut le Plan d’action de trois ans avec l’Ukraine dans les domaines judiciaire, économique, politique et social. Le 9 septembre 2009, l’Ukraine souffre de la crise politique interne. Lors du sommet Ukraine-UE de Paris, les leaders européens ont reconnu le fait que l’Ukraine est un pays européen qui partage la même histoire et les mêmes valeurs avec l’Europe. De même, les aspirations européennes ukrainiennes et le « choix » européen ont été reconnus. 16   

Cependant, l’effectivité de ce plan sera ensuite freinée pour cause d’un gouvernement ukrainien peu transparent. De plus, il y a une insuffisance des capacités institutionnelles et de ressources administratives. Le délai semble aussi trop court au vue des priorités. 17

Le 12 mai 2010, le rapport sur la réalisation des objectifs énumérés dans le Plan d’action et l’Agenda d’association a constaté les évolutions politiques négatives après les élections présidentielles de 2010 et le freinage de réformes politique et économiques en Ukraine. En 2010, l’Ukraine et l’UE adoptent une résolution intitulée « les priorités d’Agenda d’association pour 2010 », dont un élément  nouveau était la possibilité de la création d’une zone de libre-échange. 18

L’un des problèmes majeurs de la PEV est bien qu’elle n’admet aucune réciprocité. L’Ukraine transfert l’acquis et les pratiques communautaires, mais à l’inverse, l’UE n’ouvre pas son marché intérieur. Cependant, il faut ajouter que la principale incitation à s’inscrire dans la PEV est bien l’espoir de la participation au marché commun.

L’un des aspects positifs de la PEV est qu’elle a créé une dynamique d’échanges entre l’Ukraine et l’UE. En effet, il y a un grand nombre d’aspects positifs de la PEV: la ratification de la Convention d’Ottawa, la signature d’accords commerciaux, l’entrée dans le processus de Bologne en 2008, l’admission dans l’Organisation Mondiale du Commerce. Enfin, depuis 2005, l’UE reconnait l’Ukraine comme une économie de marché, élément indispensable pour la constitution future d’une zone de libre-échange. Malgré des points positifs, la PEV n’a pas supprimé l’asymétrie qui existe entre l’UE et l’Ukraine. Une autre faiblesse, plus géopolitique, est que la dimension régionale est absente de la PEV. Les plans d’action sont bilatéraux et le grand voisin de l’Ukraine, la Russie a refusé ce type de coopération. On voit alors qu’une alternative proposée par l’UN pour l’élargissement  est difficile à légitimer et à mettre en œuvre au quotidien. 19 

Conclusion

Après 23 ans d’indépendance, la révolution frappe l’Ukraine à nouveau. Cela montre que la stabilité du pays est encore loin. Il commence alors une nouvelle étape dans les relations entre l’UE et l’Ukraine. Est-ce-que le but de l’Ukraine se réalisera ou s’est réalisé après les évènements de l’Euro-Maïdan ? Est-ce-que l’Ukraine trouvera sa place au sein de l’Europe ? L’analyse de l’évolution du positionnement international de l’Ukraine depuis son indépendance permet de mieux comprendre les enjeux de la crise actuelle. Cela prouve que ce dernier peut considérer le fait, que même si des manifestants de la place Maidan s’orientent vers une dénonciation du régime de Viktor Ianoukovitch, l’élément déclencheur de la protestation de l’hiver 2013-2014 est lié aux orientations de l’Ukraine dans la politique étrangère. La décision du président Ianoukovitch de dénoncer l’accord d’association devient une cause du chaos en Ukraine. Il devient évident que dans cette perspective, la politique étrangère se formera dans le cadre des scénarios pro-européen. Une vingtaine années plus tard, l’incertitude géopolitique de l’Ukraine fait son choix civilisationnel définitif en faveur de l’intégration dans l’espace européen.

En outre, le nouveau gouvernement de Petre Porochenko est confronté à des tâches d’une immense complexité. La lutte contre la corruption, l’influence des oligarques, la garantie du respect des droits de l’homme, l’amélioration de la situation économique deviennent le but général du nouveau pouvoir. Cela montre que l’intégration européenne devient plus possible que jamais. Après l’annexion de la Crimée, les relations russo-ukrainiennes atteignent le paroxysme des tensions. Le gouvernement proclame l’importance  du renforcement de la souveraineté nationale, de la sécurité et de la défense du pays. Donc, aux yeux des Ukrainiens, l’Ukraine finalement empêchera la dépendance à la Russie.

 

(1) Emmanuelle Armandon, Géopolitique de l’Ukraine, Paris 2006, p. 13. (retour au texte)
(2) Ibid, p. 12-13.(retour au texte)
(3) Gilles Lepesant, L’Ukraine dans la nouvelle Europe, Paris 2005, p. 31-32.(retour au texte)
(4) E. Armandon, p. 15-16.(retour au texte)
(5) G. Lepesant, p. 36.(retour au texte)
(6) E. Armandon, p.17-18.(retour au texte)
(7) G. Lepesant, L’Ukraine dans la nouvelle Europe, p 23-24.(retour au texte)
(8) E. Armandon, p.21.(retour au texte)
(9) L’Ukraine, entre intégration et partenariat, Bruxelles 2010, p. 27(retour au texte)
(10) Ibid, p. 27-28.(retour au texte)
(11) A. Lushnycky, Ukraine on its meandering path between east and west, Bern 2009, p. 49-51.(retour au texte)
(12) E. Armandon, p. 31-32.(retour au texte)
(13) Perepelytsia Grygorii, « La politique étrangère de l’Ukraine avant et après Euromaïdan », Cahiers Sens public, 1/2014 (n° 17-18), p. 111-124., URL : http://www.cairn.info/revue-cahiers-sens-public-2014-1-page-111.html(retour au texte)
(14) Gilles Lepesant, La politique européenne de voisinage : une intégration par les normes de l’Ukraine à l’espace européen ?, p.215.(retour au texte)
(15) Ukraine, entre intégration et partenariat, p. 29.(retour au texte)
(16) Gilles Lepesant, L’Ukraine dans la nouvelle Europe, Paris 2005, p. 26.(retour au texte)
(17) Ukraine, entre intégration et partenariat, p. 29-30.(retour au texte)
(18) Ibid, p. 29.(retour au texte)
(19) Ukraine, entre intégration et partenariat, p. 33-34.(retour au texte)

Bibliographie

  • Gilles Lepesant, L’Ukraine dans la nouvelle Europe, Paris 2005.
  • Emmanuelle Armandon, Géopolitique de l’Ukraine, Paris, 2016.
  • Ukraine, entre intégration et partenariat, Bruxelles, 2010.
  • Olga Andreyeyeva, L’intégration européenne : mission impossible ?, Editions universitaires européennes, 2014.
  • Gilles Lepesant, « La politique européenne de voisinage : une intégration par les normes de l’Ukraine à l’espace européen ? », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 37-4, 2006.
  • Lushnycky, Ukraine on its meandering path between east and west, Bern 2009.
  • Perepelytsia Grygorii,  « La politique étrangère de l’Ukraine avant et après Euromaïdan », Cahiers Sens public, 1/2014 (n° 17-18).
  • Adrian Karatnycky and Alexander F. Motyl, Ukraine’s Security Means Europe’s Stability, Foreign Affairs, Vol. 88, No 3(Mai-June 2009).