Par Nikita Taranko Acosta

Bélarus. Jeudi 26 avril 2018, une commémoration de l’accident de Tchernobyl— le plus grave accident nucléaire de l’histoire à ce jour et le seul à avoir la classification maximale d’après l’échelle internationale d’accidents (7 sur 7) avec celui de Fukushima— a eu lieu au Bélarus, mais aussi en Ukraine, en Russie et dans plusieurs pays les plus affectés.

Pourtant, au Bélarus, la catastrophe de Tchernobyl n’est pas juste une date à commémorer ou un hommage à rendre pour tous ceux qui ont perdu leurs vies durant le long et intense processus de liquidation, opération dans laquelle ont participé plus de 600’000 hommes et femmes durant 6 mois. C’est aussi loin d’être une journée de la rancœur et de la haine contre le gouvernement de Gorbatchev qui a gardé le silence [ce qui l’a obligé ensuite à lancer sa célèbre politique de glasnost pour ne pas perdre toute la crédibilité] pendant plus d’une semaine en essayant d’éviter la panique et en voulant sauver la face à n’importe quel prix compromettant le bien-être et la vie des milliers des personnes de toute l’URSS. En effet, des familles entières étaient sorties dans les rues notamment pour la fête du 1er mai et sont tombées sous la pluie radioactive sans le savoir. Or, c’est même l’occasion de rappeler le coût humain incalculable, les milliers de personnes déplacées et infectées sans recevoir aucun type de compensation ni d’explication. Enfin, ce n’est pas non plus une journée pour remarquer l’abyssal coût économique estimé à 230 milliards d’euros nécessaires pour que le Bélarus puisse rétablir son niveau de développement économique et industriel d’avant avril 1986.

Le passé est passé, mais la catastrophe demeure aujourd’hui une histoire vivante en plein épanouissement dont les conséquences se font toujours sentir. En effet, il faut se rappeler que les effets de la radiation ne se manifestent que rarement immédiatement ou dans des cas isolés, ils le sont le plus souvent sur le long terme, comparables à un virus qui détruit le corps à l’intérieur avec le passage du temps, un ennemi invisible et certainement difficile à abattre, parfois même impossible à détecter jusqu’à un stade avancé. C’est pour cette raison que le Bélarus constate chaque année de plus en plus de cas de cancers de la thyroïde (plus de 30 000 en 2017), surtout chez les enfants, et le nombre devrait augmenter de 10% chaque décennie, soit 1% par an pendant les prochains siècles. Les autres anomalies et déformations anatomiques sont aussi de plus en plus courantes chez les nouveaux nés, ce qui a un rapport direct, d’après les médecins, avec la mutation des gènes chez les parents infectés dans une plus ou moins large mesure depuis 1986. Il reste à voir si la médecine avancera plus vite que l’évolution de ces maladies génétiques pour anticiper ou atténuer leur occurrence.

Dans tous les cas, pour le Bélarus, pays qui a eu la  malchance de recevoir la plupart des déchets radioactifs (autour de 70% de toute la radiation) dans son atmosphère comme dans le sol en raison de rafales de vent nord-ouest durant la semaine suivant l’explosion de la centrale nucléaire, et qui incluent des substances hautement néfastes pour la santé et l’environnement comme le césium, le strontium, le plutonium-241, l’américium et l’iode radioactif-131, entre autres, les prospects ne peuvent être que décourageants dans tous les domaines.

Ainsi, le Ministère de l’environnement rappelle que le sol ne sera pas cultivable au Sud du pays dans les zones affectées jusqu’à 2400 dans le meilleur des cas. En même temps, le président du Bélarus compte visiter, comme chaque année, les villages situés près de la zone d’exclusion de 30 km. Or, le but de la visite sera moins conventionnel que d’habitude car ce n’est pas l’encouragement de la population, délaissée par le gouvernement soviétique depuis 1986 et qui n’a d’autre choix que d’y résider [plutôt tenter d’y survivre], qui motivera le déplacement du chef d’État mais c’est surtout la volonté de « démentir les mythes » [les effets négatifs de Tchernobyl] après plus de 30 ans. « Aujourd’hui est une journée triste pour nous, certes, mais ce que je vais faire avant tout est de visiter nos régions affectées pour vérifier l’état des travaux que j’ai ordonnés pour rendre fertiles les terres pour l’exploitation agricole future », a déclaré Aleksandr Loukachenko le 26 avril 2018. En effet, l’année passée, le président avait déjà suggéré de développer un complexe industriel dans la région de Khoïnski (petit village avec un taux de radiation des plus élevés du pays et situé près de la frontière avec l’Ukraine) en exploitant le fleuve qui passe dans les alentours pour « matérialiser » le potentiel de production halieutique et agricole dans une région hautement contaminée.

Cela pourrait paraître un paradoxe et une idée absurde à première vue, mais il faut tenir compte du fait que l’agriculture et l’industrie sont les piliers de l’économie biélorusse et que le pays, étant en pleine crise économique depuis quelques années, cherche des moyens, souvent désespérés, pour relancer et moderniser la production même si cela va à l’encontre de la santé des habitants. D’ailleurs, les régions contaminées du Sud ne constituent pas le seul débouché que Loukachenko souhaite remanier au plus vite. La nouvelle centrale atomique, financé principalement par la Russie, est un cas encore plus flagrant. L’usine devrait être achevée l’année prochaine et démarrer en 2020 au plus tard. Elle sera censée reconfigurer le jeu énergétique en Europe orientale et devrait permettre de fournir suffisamment d’énergie au Bélarus et aux pays voisins adhérents au projet, notamment à la Lituanie, la Pologne et la Lettonie. Cependant, le projet est très contesté même à l’intérieur du Bélarus car l’opinion publique montre bel et bien son désaccord avec des slogans comme « Un deuxième Tchernobyl n’arrivera pas ». D’ailleurs, la majorité de la population n’est pas prête à prendre un tel risque d’autant plus qu’elle craint que les bénéfices tirés de la centrale n’atteindront jamais le grand public. Par ailleurs, les pays voisins se montrent aussi sceptiques car il reste à définir si l’usine sera écologiquement compatible avec les normes internationalement acceptées et surtout avec celles de l’UE, d’un côté, et il faudrait éclaircir aussi qui fournirait cette énergie, d’un autre. La deuxième incertitude semble pertinente puisqu’il existe une vraie possibilité que la centrale soit enfin complètement privatisée avec le temps par la Russie et, le cas échéant, les pays membres de l’UE refuseraient sans aucun doute d’y acheter l’énergie pour des raisons géopolitiques.

Malgré les apparentes contradictions des intérêts économiques et politiques avec les enjeux sécuritaires, environnementaux et sanitaires ainsi que la réinterprétation des événements qui ont eu lieu dans le cadre de la crise de Tchernobyl, sans oublier la manipulation de l’information sur les véritables conséquences de l’accident pour la santé, le gouvernement biélorusse a tout de même autorisé la marche de Tchernobyl (Чернобыльский шлях en russe) à Minsk. Ce mouvement vert et solidaire, organisé toutes les années dans la capitale depuis 1989, est un acte politique et sert de plateforme pour l’opposition qui l’utilise pour rassembler les partis et les groupes opposants au régime de Loukachenko, ce qui explique son interdiction en 2011, par exemple. L’année 2011 avait marqué le début d’une profonde crise économico-sociale.