Par Valérie Geneux

Dans cet article, je propose de dresser un bilan, bien que non exhaustif, de la situation actuelle et des problématiques qui touchent les Balkans occidentaux.

La guerre qui s’est déroulée dans les Balkans durant les années 1990 a des conséquences et des répercussions encore aujourd’hui notamment dans le conflit gelé qui oppose le Kosovo et la Serbie pour la reconnaissance de l’indépendance de ce premier. La caractéristique majeure des Balkans a longtemps été sa constitution multiethnique jusqu’à l’arrivée des premiers nationalismes au début du XXe siècle déjà ; nationalismes qui sous Josip Tito se retrouvent étouffés au profit d’une Yougoslavie unie et non alignée. La mort du Maréchal signe un vide de pouvoir le laissant sans successeur, le retour en force des politiques nationales et la montée de nouveaux hommes politiques forts et charismatiques tels que Slobodan Milosevic, Alija Izetbegovic et Franco Tudjman qui jouent la carte nationale afin de mobiliser les populations.

Présentement, les problématiques qui touchent les États des Balkans, et plus spécifiquement des Balkans occidentaux, sont d’une part leur volonté de rejoindre l’Union européenne et les demandes de réformes qui en découlent – lutte contre la corruption, respect des droits de l’homme, liberté de la presse, indépendance de la justice, omniprésence de mafias, exode massif de la population, problèmes liés aux migrants, etc. – et d’autre part, la montée en puissance d’influence et d’investissements étrangers tels que la Chine, les États du Moyen Orient ou encore la Russie – particulièrement dans le cas de la Serbie ; mais aussi les nationalismes toujours très présents dans la région n’aidant aucunement à une meilleure coopération entre les États.

Crise économique

Aujourd’hui, les Balkans sont touchés par une triple crise – économique, migratoire et démographique – contribuant activement à la montée des autoritarismes dans la région.[1] L’économie des États balkaniques se caractérise par sa fragilité et le manque d’investissements étrangers en particulier européens. En effet, la proportion de personnes qui travaillent dans le secteur de l’agriculture représente près de 25% contre 2-3% pour les pays les plus développés de l’Union européenne en 2008.[2] Combiné à un taux de chômage relativement élevé, en 2016, cela concerne 43% de la population active en Bosnie-Herzégovine, 35% au Kosovo (dont 55% des jeunes de moins de 25 ans)[3] et 17% en Serbie, la croissance économique de ces pays peine à décoller.[4] Concernant les investissements étrangers, ils proviennent essentiellement de la Chine qui impose par la même occasion son influence géopolitique dans la région tout en consolidant la construction de sa nouvelle « route de la soie » ; mais aussi des États du Golfe qui investissent par exemple en masse dans l’immobilier et les logements de vacances de luxe en Bosnie-Herzégovine.[5] Après « des années d’assistance à la transition et à la stabilisation depuis la seconde moitié des années 1990 »[6], la situation économique reste relativement instable et les espoirs d’une relance peu probables.

Crise démographique

Le chômage chez les jeunes entraîne indéniablement une fuite des cerveaux vers l’Europe occidentale mais aussi vers l’Amérique du Nord ou encore l’Australie. Plus concrètement, il s’agit d’un phénomène général d’exode démographique auquel aucun des États des Balkans occidentaux n’échappent. Le phénomène est d’autant plus flagrant qu’il a lieu en temps de paix comme le relève Jean-Arnault Dérens, journaliste, historien et rédacteur en chef du Courrier des Balkans, et Laurent Geslin, journaliste et géographe pour le Courrier des Balkans : à titre d’exemple, entre fin 2014 et début 2015, 5% de la population du Kosovo a quitté le pays, soit environ 150’000 personnes.[7] Les chiffres de cet exode sont largement minimisés par les gouvernements en place qui ne prennent aucune mesure concrète et efficace afin d’endiguer ce mouvement. Les gens quittent les Balkans principalement pour des raisons économiques mais aussi à cause de la mauvaise gouvernance (corruption des élites au pouvoir, absence de réels partis d’opposition ou encore d’une société civile influente).[8]

Crise migratoire

En 2015, l’Union européenne connaît une crise des réfugiés arrivant en masse aux portes de l’Europe. Les États membres ayant une frontière limitrophe avec l’Union européenne, tels que la Hongrie, la Grèce ou encore la Bulgarie, doivent accepter plusieurs milliers de migrants originaires du Moyen Orient principalement et fuyants la guerre dans leur pays respectif (Syrie, Irak etc.). La « Route des Balkans » devient alors un point de passage prédominant pour accéder en Hongrie par exemple et se retrouve au cœur des discussions européennes frappées par la crise migratoire. Cette « Route des Balkans » existe depuis toujours car la région a été un point de contact entre l’Occident et l’Orient, le christianisme et l’islam, notamment pour le commerce et comme chemin de passage reliant les deux continents.[9] Bien que la « Route des Balkans » ait été fermée en 2016, suite à la « signature de l’Accord entre l’Union Européenne et la Turquie »[10], la question des capacités de gestion et toutes les problématiques locales et régionales relatives à l’arrivée de ces migrants dont les États des Balkans sont confrontés, ont été longuement étudiées dans un but de stopper l’arrivée de migrants se trouvant aux portes de l’Europe. Il est bien clair que pour les migrants, les Balkans constituent uniquement un lieu de passage afin d’atteindre des États plus au Nord tels que l’Allemagne, l’Autriche ou encore la France. Néanmoins, se retrouvant désormais bloqués aux frontières de l’Union européenne, notamment en Serbie, ces migrants « traversants » deviennent petit à petit des migrants permanents. Les Balkans font désormais face à une situation paradoxale assistant d’un côté au départ inquiétant de sa population et d’un autre à l’établissement durable d’étrangers stoppés dans leur périple.[11]

L’adhésion à l’Union européenne, la meilleure solution ?

Les perspectives de l’adhésion à l’Union européenne se sont précisées ces dernières années : la Croatie fait partie de l’Union européenne depuis 2013 et la Slovénie depuis 2004. Quant au reste des États des Balkans occidentaux, la Serbie et le Monténégro sont en cours de négociation de leurs statuts respectifs, la Macédoine du Nord et l’Albanie ont le statut de candidats à l’adhésion et la Bosnie-Herzégovine celui de candidat potentiel.[12] L’indépendance du Kosovo n’étant pas reconnu par cinq des pays membres de l’Union européenne (Espagne, Roumanie, Chypre, Grèce et Slovaquie) aucun processus d’adhésion n’est envisageable pour le moment. Pour le cas de la Serbie et du Monténégro mais aussi de la Macédoine du Nord et de l’Albanie, rejoindre l’Union européenne signifie entreprendre un certain nombre de réformes internes conséquentes. Au vu de leur nombre important, il est pertinent de se demander « dans quelle mesure le processus d’adhésion fait-il progresser la démocratie dans les Balkans »[13] et à fortiori, quels sont les avantages de ces derniers à rejoindre l’Union européenne. En effet, l’adhésion apparaît pour tous ces États comme la seule et la plus optimale solution d’un point de vue économique mais aussi politique, alors que l’Union européenne subit en son sein une « enlargement fatigue »[14]. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a affirmé dans son discours d’investiture en 2014, qu’il ne souhaitait aucun élargissement durant son mandat repoussant ainsi toute perspective d’adhésion à la décennie 2020. De plus, cette dernière doit être acceptée à l’unanimité par les vingt huit États membres de l’Union européenne pour qu’elle soit effective.[15] L’adhésion devient alors un moyen de pression de l’Union européenne sur les États candidats en ce sens où une relation « centre – périphérie » s’établit entre les deux acteurs, l’Union européenne représentant le centre et les États balkaniques la périphérie.

Les actions politiques des États balkaniques sont conditionnées aux exigences du centre. En effet, plus les États candidats avancent dans les réformes demandées par l’Union européenne, plus des aides et subsides sont débloqués en leur faveur ; un pas en arrière équivaut à l’arrêt du financement.[16] Les restructurations sont donc suivies de près et adoptent un modèle européen comme garantie de bon développement. Néanmoins, les problèmes internes des États balkaniques tels que la constitution d’un État de droit, la lutte contre la traite d’êtres humains, la corruption, le crime organisé, le travail de mémoire, les actions en faveur des réfugiés, la protection des minorités, les défis économiques et sociaux, l’émergence d’une société civile organisée, qui doivent être résolus dans une perspective d’intégration européenne ne vont pas disparaître par le seul fait de l’intégration en elle-même.[17]

Dans la même optique, la présidence bulgare à l’Union européenne et le sommet de Sofia qui s’est déroulé en mai 2018, peut soulever la question de la contribution réelle de ces derniers dans le processus d’intégration à l’Union européenne des États des Balkans occidentaux. En effet, bien que les États membres ont soutenu la déclaration de Sofia et ont abordé des thèmes cruciaux lors de cette rencontre, aucune date n’a été avancée pour l’adhésion des États candidats et aucune mesure concrète n’a été entreprise depuis. Dragana Filipovic, ambassadrice et observatrice permanente au Conseil de l’Europe et auprès de l’Office des Nations Unies, a confirmé ses doutes, lors du colloque sur l’avenir de l’Union européenne organisé par le Centre de compétences Dusan Sidjanski en études européennes. Selon elle, les encouragements européens sont insuffisants pour opérer un processus d’adhésion efficace. Face à l’inaction européenne, elle met en garde face à l’émergence de nouveaux acteurs dans la région en faisant référence notamment à la Turquie, la Russie et la Chine.

 

Nostalgie du passé

Conjointement, un phénomène de « Yougonostalgie » – phénomène non quantifiable mais suffisamment important pour que la chaîne de télévision France 24 en fasse un sujet de reportage – prend place comme solution face aux nationalismes grandissants.[18] Ceux-ci gagnent en importance ces dernières années dans un contexte général de montée des nationalismes en Europe et de crise économique dans les Balkans. La « Yougonostalgie » n’est ni un mouvement politique ni une idéologie mais représente un sentiment partagé. Il faut préciser que ce n’est pas le régime communiste, le parti unique, les répressions des opposants ou encore le culte de la personnalité du Maréchal qui manquent le plus à une partie de la population ; mais bel et bien l’absence de haine entre les différentes ethnies composites de l’État yougoslave qui devient le pivot de cette nouvelle pensée. Il faut toutefois souligner le caractère idéaliste de ce sentiment: le passé est glorifié notamment par des groupes de population qui n’ont pas connu le régime socialiste en Yougoslavie mais aussi par l’embellissement des faits historiques car bien que la paix soit composite du système yougoslave, les tensions entre les différents groupes ethniques n’ont pas pour autant été supprimés durant cette période mais bel et bien étouffés.

Ainsi, au-delà de la nécessaire relève économique et des possibilités d’intégration à l’Union européenne, les États des Balkans occidentaux doivent lutter contre les divisions ethniques dans toutes les sphères de la société – éducation, urbanisme, instances étatiques – comme solution et espoir d’unité contre les nationalismes. Selon Dusan Sidjanski et François Saint-Ouen, respectivement fondateur du Département de science politique de l’Université de Genève et secrétaire général du Centre européen de la culture, « la stabilisation interethnique est nécessaire, mais non suffisante »[19]. A cela doit s’ajouter « l’implémentation de la démocratie dans la région »[20], « le pluralisme et les contre-pouvoirs »[21] ainsi que « l’enseignement de l’histoire »[22].

Notes

[1] KRAKOVSKY, Cours n°11, Les Balkans d’aujourd’hui, 7 mai 2018.

[2] La documentation française, 2008.

[3] SAINT-OUEN, SIDJANSKI, 2016, p. 11.

[4] STEVANOVIC, 2016.

[5] Les ressortissants de ces pays apprécient le côté dépaysant de la Bosnie-Herzégovine car européenne mais tout en restant un pays majoritairement musulman et donc avec la même culture et religion de ces nouveaux touristes. ENQUETE EXCLUSIVE, 2018.

[6] SAINT-OUEN, SIDJANSKI, 2016, p. 4.

[7] DERENS, GESLIN, 2017.

[8] Cf. article « Actualité des Balkans », brève « Exode démographique », www.creergeneva.org

[9] KRAKOVSKY, Cours n°1, L’invention d’une région, 19 février 2018.

[10] GENEVA HUB FOR DEMOCRACY, 2017, p. 8.

[11] Ibid.

[12] European Neighbourhood Policy And Enlargement Negotiations, [En ligne], consulté le 16 mai 2018.

[13] GENEVA HUB FOR DEMOCRACY, 2017, p. 6.

[14] LIEBICH, 2017, p.3.

[15] SAINT-OUEN, SIDJANSKI, 2016, p. 7.

[16] CHAVENEAU, CATTARUZZA, 2007, pp. 2/9.

[17] TERRENOIRE, 2007, p. III. ; LIEBICH, 2017, p.3.

[18] FRANCE 24, 2018.

[19] SAINT-OUEN, SIDJANSKI, 2016, p. 8.

[20] Ibid.

[21] SAINT-OUEN, SIDJANSKI, 2016, p. 9.

[22] Ibid.

Bibliographie

SAINT-OUEN, F., SIDJANSKI, D., « Les Balkans, maillon faible de la stabilité démocratique de l’Europe ? », Geneva Hub for Democracy, Policy Papers 1, 2016.

TERRENOIRE, A., Les Balkans occidentaux et l’Union européenne, Avis et Rapports du Conseil économique et social, 2007.

LIEBICH, A., « The Balkans and the EU : Looking for a way forward », Eurozine, 2017.

STEVANOVIC, N., « Economie: infographie du chômage dans les Balkans », Courrier des Balkans, 3 mars 2016, [En ligne], https://www.courrierdesbalkans.fr/economie-infographie-du-chomage-dans-les-balkans, consulté le 15 mai 2018.

GENEVA HUB FOR DEMOCRACY, « Sécurité et démocratie dans les Balkans. Rapport de la journée organisée le 5 octobre 2017 à l’Université de Genève », Geneva Hub for Democracy, Highlights 16, 2017.

CHAVENAU, E., CATTARUZZA, A., « Ni voisins, ni membres. La « périphérisation » des Balkans via le processus d’adhésion à l’UE », L’Espace Politique 2, 2007.

DERENS, J.-A., GESLIN, L., « Comment les Balkans se vident de leur population », Le Temps, 15 mars 2017.

Reportages

Enquête exclusive, Bosnie, Serbie Kosovo : les nouveaux territoires de l’islam radical, diffusé le 30 avril 2018 sur M6.

France 24, Dans les Balkans, la « Yougonostalgie » contre le nationalisme, diffusé le 13 avril 2018 sur http://f24.my/youtube.