Par Nikita Taranko Acosta

Plusieurs journalistes ont été arrêtés à Minsk tout au long de la journée du mardi 7 et du mercredi 8 août 2018. La plupart d’entre eux pour une première période temporaire de 3 jours qui pourrait se prolonger au pire des cas jusqu’à deux ans de prison. Les détentions ont suivi les perquisitions dans les locaux de deux médias indépendants les plus réputés du pays, accusés d’avoir utilisé sans abonnement les informations de BelTA, la principale agence de presse d’État.

 

La différence entre ces arrestations spontanées et celles qui les ont précédés, notamment depuis 2017 (l’année des plus grandes protestations de l’histoire du Bélarus où le peuple était descendu dans les rues pour dénoncer la taxe de parasitisme), se trouve dans le degré d’importance et d’acceptabilité par le grand public attribués aux médias Tut.By et BelaPAN. Ainsi, s’il est vrai que les médias alternatifs ont explosés depuis 2017 et que de nombreux blogueurs sont apparus sur Internet, gagnant très vite la popularité des jeunes, des activistes ou encore des opposants du régime, les ressources en format plus traditionnel ont tout de même continué à dominer la sphère d’information. D’ailleurs, si les enquêtes contre des blogueurs et des petites ONGs ne soutenant pas le régime en place ne sont guère surprenantes aujourd’hui, les grandes chaînes des médias privés à tendance neutre ou d’opposition modérée ne furent généralement pas touchés depuis les années 1990.

Ce changement d’attitude est dorénavant très préoccupant pour de très nombreux acteurs et plus seulement pour les journalistes indépendants. Les entreprises privées, les médias étrangers et même les grands portails d’information pourraient être visés d’un jour à l’autre. Concernant les médias actuellement soupçonnés de fraude, nous avons BelaPAN, la seule agence d’information indépendante importante au Bélarus, et Tut.By, le plus grand et le plus populaire portail non gouvernemental du pays qui propose un large éventail d’actualités et de donnés pratiques aux Biélorusses dans les langues nationales.

Entre le 7 et le 8 août 2018, au moins huit journalistes ont été transféré dans un centre de détention temporaire (connu à Minsk sous le nom de « prison politique ») dont le rédacteur en chef du portail Tut.By, Marina Zolotova, en plus des employés et collaborateurs du portail Galina Ulasik, Anna Kaltyguinova, Ouliana Boboed, le rédacteur en chef du département financier, Dmitry Bobrik, Anna Ermachenok, ainsi que la correspondante de l’agence BelaPAN, Tatiana Korvenkova.
D’après les autorités en charge de l’enquête, les deux médias sont soupçonnés de s’être connectés aux services de l’agence de presse BelTA, contrôlée par le gouvernement, sans payer cet accès. « L’affaire relève de la compétence du Comité d’Enquête de la République du Bélarus (…). Ne cherchez pas d’autres motifs ou pièges car cette conjoncture n’est d’aucune façon liée au volet politique et n’a rien à voir avec les questions de la liberté des médias ou des activités journalistiques au Bélarus », a déclaré Anatoli Glaz, le nouveau porte-parole du Ministère des Affaires étrangères.

« Nous ne sommes effectivement pas abonnés à BelTA, mais —avec l’autorisation de cette agence— nous utilisons certaines informations de leur site en les référençant avec un lien hypertexte », a déclaré la rédactrice en chef de l’agence BelaPAN, qui refuse toute accusation du point de vue juridique contre son agence. Elle a ajouté quelques jours plus tard, lors de son intervention à la première audience de son procès, qu’il est ridicule d’affirmer que BelaPAN a tiré profit de cette pseudo-affaire. Comme remarque Radio Svoboda, l’abonnement à BelTA ne donne accès ni à des matériaux spéciaux ni exclusifs,  excepté la possibilité de connaître 15 minutes plus tôt que les autres lecteurs les exigences record ou les  félicitations prononcées par le président biélorusse aux travailleurs de l’industrie de la construction, par exemple. Or, si on suppose que les journalistes de BelaPAN et de Tut.By se sont vraiment servis de l’information de BelTA d’une manière frauduleuse et que la diffusion des données tirées d’une source gouvernementale sans suscription préalable constitue une activité illégale, pourquoi ne pas s’attaquer aux racines des enjeux de la piraterie, inhérente à l’internet russophone où la majorité des internautes font un usage illégal du stockage et de la diffusion de données sans respecter les droits d’auteur ? Car si on applique la loi dans toute sa rigueur, nombreuses sont les structures (gouvernementales incluses) qui devraient subir un pareil examen. D’autre part, si la déclaration d’Irina Akoulitch, directrice générale de BelTA, concernant des soucis informatiques banales tels que le problème d’accès à un abonnement payant par l’un de ses clients, a pu être considérée comme une raison suffisante pour impliquer la police et les plus hautes instances du pays dans l’affaire, l’ouverture immédiate de l’affaire pénale contre sa concurrence n’est pas facile à justifier et paraît difficilement digérable pour l’opinion publique. D’autant plus que les mesures répressives ont été prises immédiatement le jour suivant la communication d’Akoulitch, sans mener d’enquête. Ces mesures furent sans nul doute disproportionnées face aux accusations, mais elles se sont surtout avérées paradoxalement hypocrites. En d’autre mots, tandis que les ordinateurs privés étaient en train d’être confisqués afin d’en extraire et évaluer l’information confidentielle protégé par la loi sur le journalisme, la milice était en train de préparer le dossier pour la procédure pénale engagée en vertu du paragraphe 2 de l’article 349 du code pénal biélorusse : « accès non autorisé à l’information digitale (…) ». Il semble ainsi que le régime n’hésite pas à mettre en place l’approche de « deux poids deux mesures » envers la confidentialité des données informatiques. Quoi qu’il en soit, la peine prévue à cet article est une amende, une privation du droit d’occuper certains postes ou d’exercer certaines activités, mais très rarement une arrestation ou restriction de liberté et encore moins une arrestation (réservé pour les cas de fraudes portant atteinte à la sécurité nationale).

Par ailleurs, d’autres ressources et journalistes des autres éditions furent aussi visées, mais de manière généralement moins acharnée. La maison d’édition Belorousskaïa Naouka est une victime impliquée dans la même affaire. Selon les enquêteurs, plus de 15.000 connexions non autorisées aux services de l’agence BelTA entre 2017 et 2018 ont été enregistré à partir de cette maison d’édition, ce qui a généré « un préjudice important » pour la sécurité nationale.
L’autre cas parlant fut celui de Pauliouk Bykowski, journaliste qui travaille pour le service russe de Deutsche Welle, et qui a été placé sous détention sans aucune raison apparente.

« Le comité d’enquête est juste venu vers moi », a écrit Bykowski sur sa page Facebook mercredi matin. La femme du journaliste a confirmé plus tard qu’une équipe de recherche a confisqué un ordinateur, des tablettes, des téléphones, des clés usb, des disques ainsi que des cartes bancaires de leur appartement. Elle a aussi expliqué que les accusations de façade ont pour but de donner un exemple afin d’intimider les journalistes indépendants au Bélarus.

Comme il est logique, l’affaire Bykowski a suscité de très vivaces réactions en Occident car c’est la première fois qu’une chaîne étrangère si importante comme Deutsche Welle fut remise en cause par les autorités biélorusses sans fournir même aucune preuve réelle de l’implication de la chaîne allemande dans le scandale autour du vol des données appartenant à BelTA.

Parmi les premières réactions à l’étranger que nous pouvons repérer, c’est évidemment la stupéfaction du gouvernement allemand dont le ministre des Affaires étrangères a rapidement exigé de Minsk le respect des principes de la liberté d’expression et des médias inscrits dans la Constitution biélorusse (ce qui est susceptible de changer bientôt avec l’adoption du nouveau projet de loi sur les médias).

Par ailleurs, Harlem Desir, représentant de l’OSCE pour la liberté des médias, a aussi exprimé sa préoccupation au sujet de la détention de journalistes au Bélarus. « Les mesures hautement disproportionnées prises par les forces de l’ordre à l’encontre de deux agences de presse indépendantes suscitent de vives inquiétudes quant au respect des médias indépendants au Bélarus », a-t-il déclaré dans un communiqué du mercredi 8 août 2018.

Quant à l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF), elle a aussi dénoncé l’alarmante situation au Bélarus. En effet, RSF considère le Bélarus comme l’un des 25 pays le moins accueillants pour les journalistes qui figure en fait à la 155ième place au classement mondial de la liberté de la presse en 2018. Johann Bihr, le responsable du Pôle d’Europe Orientale et Asie Centrale de RSF, a mis l’accent sur les arrestations étant « clairement une tentative d’intimidation des journalistes indépendants de premier plan ». « Les mesures sont sans aucun doute disproportionnées par rapport aux accusations. Les arrestations, les perquisitions et la saisie d’ordinateurs et d’autres appareils suggèrent que les arrestations ont un caractère politique », a déclaré Bihr à Deutsche Welle.

Enfin, le Conseil de l’Europe, qui réunit tous les pays européens sauf le Bélarus et le Vatican, a pris part dans les protestations contre les raids et l’attitude insensée du gouvernement biélorusse car elle contredit de manière flagrante la volonté officielle du pays de se rapprocher à cette organisation dont le Bélarus fut expulsé même en qualité d’un État invité en 1997 suite au référendum de 1996 orchestré par le régime de Loukachenko. Ce faisant, un attaché de presse du secrétaire général a appelé Minsk à « libérer tous les journalistes arrêtés » et « à veiller au respect de la liberté de la presse ».

On constate ainsi de très nombreuses réactions à l’étranger désapprouvant l’approche biélorusse de mener la guerre contre les médias non gouvernementaux. Or, la bonne nouvelle est la consolidation d’un groupe d’activistes et la formation de la société civile qui agissent davantage conjointement à l’intérieur du pays arrivant de plus en plus à faire entendre leur voix et osant défier ouvertement la politique répressive du gouvernement en place. Ce phénomène laisse le régime perplexe, qui a  du mal à retenir l’habituelle hégémonie des médias face à l’émergence des sources d’information alternatives plus crédibles. Cela oblige en même temps les autorités à durcir leur politique devenant davantage répressive. La bataille pour le contrôle de l’information dans la sphère publique ne fait donc que commencer.