Par Nikita Taranko Acosta

Le dimanche 9 septembre 2018, Mikhail Babitch, le nouvel ambassadeur de la Russie au Bélarus, est arrivé à Minsk. Il a été nommé ambassadeur au Bélarus le 24 août 2018 par le président russe qui a décidé de remplacer l’ambassadeur précédent Alexandre Sourikov.

L’ex-ambassadeur, qui occupait ce poste depuis 2006, a été finalement jugé peu efficace quant à la défense des intérêts russes par Serguei Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe. Cette décision relativement spontanée a suscité de vives réactions au Bélarus où même Vladimir Makéi, le ministre biélorusse des Affaires étrangères et le deuxième homme dans le pays, s’était montré réactionnaire et avait publiquement manifesté son désaccord quelques semaines avant lorsque rien n’avait été joué. Néanmoins, il s’est réuni le 10 septembre 2018 avec Babitch afin d’officialiser l’entrée en fonction de l’ambassadeur russe et  d’aborder les formalités concernant la coopération stratégique russo-biélorusse pour les prochaines années. Ce fut une rencontre solennelle, mais tendue, estiment les journalistes.

[Mikhail Babitch à gauche et Vladimir Makéi à droite]

Il n’est pas un secret que la décision russe n’ait pas plu à Alexandre Loukachenko non plus car elle compromet son leadership dans le pays. On sait par ses déclarations que la question de la succession de l’ambassadeur russe avait été déjà discutée maintes fois au cours des mois précédents avec son homologue russe, mais qu’aucun consensus n’a été trouvé jusqu’à à la réunion de deux présidents à Sotchi le 22 août 2018. Il est possible que Vladimir Poutine ait promis, lors de la réunion, quelques avantages et concessions au Bélarus (notamment en matière des crédits ou des ressources à des meilleurs prix), ainsi que la garantie de soutenir le régime en place, ce qui aurait pu convaincre son homologue biélorusse, qui ne voulait absolument pas prendre congé d’Alexandre Sourikov, l’ex-ambassadeur russe devenu proche du président biélorusse et perçu comme quelqu’un d’assez diplomatique et prudent aux yeux des autorités biélorusses (et trop souple du point de vue russe).

Quoi qu’il en soit, le décret correspondant a été signé par Vladimir Poutine et approuvé par Alexandre Loukachenko deux jours après la rencontre à Sotchi. Il n’est pas sans intérêt de constater que d’après le document officiel Babitch a été nommé ambassadeur et conseiller spécial en « République de Biélorussie » (Республика Белоруссия en russe). Cette dénomination fut l’origine de l’indignation de nombreux politiciens, journalistes et analystes biélorusses, même de ceux qui ont une inclination plutôt pro-russe, puisque le nom fait référence à l’époque soviétique et n’existe plus dans le vocabulaire officiel. Cette désignation a mis évidemment encore plus en colère les secteurs nationalistes qui refusent toute tentative de rapprochement du Bélarus à la Russie et le nom du pays constitue le premier élément crucial. Il faut mentionner que le nom officiel de la république (Республика Беларусь, soit République du Bélarus) est systématiquement contesté par une partie significative de la population russe (politiciens, historiens, linguistes et société civile) et le débat n’a jamais cessé depuis 1991. Par ailleurs, on peut souligner que la polémique est également présente dans les États occidentaux qui préfèrent souvent garder l’ancien nom de la ex-république soviétique (sans l’adjective socialiste), mais par des raisons étymologiques ou linguistiques plutôt que politiques (voir l’usage et le contexte des désignations Bélarus/Biélorussie dans les pays de langues romanes ou germaniques).

L’autre point de préoccupation, sinon de l’indignation, concerne le fait que Mikhail Babitch est désormais officiellement doté de pouvoirs supplémentaires par le président russe. C’est notamment visible en matière de coopération commerciale et économique. D’ailleurs, le statut d’ambassadeur et de conseiller spécial et représentant de la Russie pour les secteurs du commerce et de l’économie au Bélarus le rend très puissant car il serait capable de prendre des décisions importantes de la part du gouvernement russe sans passer forcément par le président russe, alors que cela avait été toujours le cas auparavant. En fait, les différends entre les deux États dans ces secteurs se résolvaient traditionnellement au niveau présidentiel ou ministériel après des discussions acharnées entre les délégation russes et biélorusses. Il s’agit des débats très médiatisés annuellement ayant lieu généralement à la fin de chaque année (entre le 15 et le 31 décembre) lors de renouvellement des accords et des tarifs pour les marchandises et les produits agricoles, le pétrole et le gaz, les investissements et les crédits, le financement des projets communs, etc. Or, il semble que le président biélorusse ne recevra plus ce traitement privilégié pour négocier directement avec son homologue et se verra obligé de confronter l’ambassadeur Babitch, ce qui peut être perçu comme une humiliation par le régime biélorusse.

Ensuite, on constate une dichotomie entre les avis des médias russes et biélorusses sur la nomination du nouvel ambassadeur russe. Comme il est logique, on observe généralement un éloge de ce personnage politique de la part des médias russes et vice-versa. Babitch est souvent présenté dans l’opinion publique russe comme un homme capable de régler les problèmes existants ainsi que ceux qui pourraient se développer potentiellement dans les prochaines années entre les deux États. En plus d’être connu en Russie comme un homme fort qui a un historique impressionnant et qui le légitime comme un véritable patriote de la Russie, il jouit de l’incontestable confiance de Vladimir Poutine.

Les experts russes ne cachent pas que la tâche de Babitch au Bélarus sera fondamentale pour renforcer l’avant-poste de Moscou et approfondir les liens entre les deux pays le plus possible dans le cadre de l’État de l’Union. Les personnes ayant travaillé dans différentes structures étatiques avec Babitch le considèrent un politicien « résolu qui défendra fermement les intérêts de l’État russe dans tous les domaines ». Cela explique pourquoi la Russie avait tenté de le nommer comme ambassadeur en Ukraine en 2016, proposition pourtant refusée par le gouvernement ukrainien car jugé dangereux pour les intérêts nationaux en raison de ses forts liens avec les structures de force en plus d’être membre du Conseil de sécurité de Russie, organisme responsable de la décision d’annexer la Crimée en 2014.

Nous pouvons donc citer quelques commentaires des politologues russes à cet égard. Sergei Markov, membre de la chambre publique de l’État de l’Union de Russie et du Bélarus estime que Babitch est par nature un спецназовец (policier anti-émeutes) et qu’il est censé résister, conjointement avec les autorités biélorusses, aux tentatives de l’Occident d’organiser un Maïdan à Minsk. Yevgueni Mintchenko estime, pour sa part, que le Bélarus est un élément clé de l’intégration eurasiatique et que ce n’est pas un hasard que l’un des hommes de confiance de Vladimir Poutine ait été choisi pour cette tâche stratégique. Il a soutenu en plus que Babitch est un « expert dans la minimisation des вольницы (soif de liberté ou réveil national) dans les républiques nationales [en Russie], c’est-à-dire, les problèmes linguistiques, la pénétration des radicaux islamiques et les tentatives de construire une éducation musulmane alternative », entre autres.

Or, la plupart des experts et des analystes biélorusses considèrent, au contraire, que Babitch est un élément négatif pour la préservation de la souveraineté biélorusse due à son historique propre à la nomenklatura soviétique (KGB, forces spéciales, participation dans les guerres de Tchétchénie et gouverneur du district fédéral de la Volga, entre autres) et du fait de ses critiques virulentes à l’égard des nationalismes et, dans le cas du Bélarus, de la « bélarussification » et du « nationalisme lithuanien » (Lituanie fut le nom historique du Bélarus qui a peu à voir avec la Lituanie moderne).

Ainsi, Andrei Porotnikov, responsable du projet analytique Belarus Security Blog, pense que Babitch est un sort de « contrôleur russe » car il possède déjà une large expérience dans la sphère de la gestion et le contrôle de certaines régions russes en tant que gouverneur et conseiller. « Nous pouvons nous attendre dès le début à des conflits et à des malentendus entre le nouvel ambassadeur et les autorités biélorusses », a-t-il répondu à Naviny.by.

Denis Meliantsov, analyste principal de l’Institut biélorusse d’études stratégiques (BISS), explique que l’objectif de la Russie est de nommer quelqu’un qui s’occupera de la direction biélorusse pour traiter notamment les enjeux économiques et commerciales qui constituent généralement la principale pierre d’achoppement. Il remarque aussi que le nouvel ambassadeur n’est pas vraiment issu du milieu du Ministère des Affaires étrangères et n’est pas non plus un diplomate, ce qui fait preuve d’une volonté de la Russie de s’imposer au Bélarus par le haut comme s’il s’agissait d’une région et pas d’un État souverain avec lequel on établit des relations diplomatiques.

Malgré les visions différentes sur l’ambassadeur Mikhail Babitch et les perspectives du développement des relations bilatérales, les présidents russes et biélorusses ont chacun à son tour félicité et souhaité du succès au nouvel ambassadeur. D’ailleurs, Vladimir Poutine a déclaré lors de la réunion avec Mikhail Babitch que le Bélarus est l’allié européen le plus proche de la Russie et qu’il y a une « relation spéciale » qu’il faut continuer à nourrir d’une manière responsable et génuine. « Ce n’est pas seulement le pays avec lequel nous sommes frontaliers, c’est un pays avec lequel nous sommes principalement liés par des relations particulières : historiques, ethniques, linguistiques et économiques. Le Bélarus est membre à la fois de l’OTSC et de la UEEA », a déclaré le président russe, ajoutant que les deux États construisent également l’État de l’Union.

Le président biélorusse a été plus sec lors des félicitations pour des raisons déjà évoquées ci-dessus, mais il a tout de même déclaré que son homologue avait certainement fait un bon choix dans lequel il faisait pleine confiance. Il a qualifié ensuite  Babitch  d’ homme robuste et pragmatique qu’il voudrait bien voir progresser sur le sol biélorusse comme il a déjà fait en Russie.