Par Edouard Pontoizeau

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Cela datait de fin avril 2018, lorsque des premiers doutes de corruption ont été révélés dans la presse européenne en lien avec la Commission européenne et les autorités azerbaïdjanaises.

Revenons sur cet aspect de la diplomatie qui nous vient de l’ex-URSS, encore très méconnu en Europe et en Amérique du Nord, et qui semble pourtant se profiler à mesure que les liens économiques et avant tout commerciaux avec l’Azerbaïdjan se resserrent.

Il ne s’agit pas là de revenir à l’ancienne et néanmoins encore efficace politique du « robinet » russe, politique que l’Azerbaïdjan ne peut à l’évidence pas se permettre aux vues des rapports de forces entre les contracteurs. Il s’agit plutôt d’une diplomatie jouant bien plus d’intrigue, de pouvoir et d’appât du gain.

En effet, cette diplomatie, appelée si exotiquement « la politique du caviar », semble se prévaloir d’un nouveau porte-étendard : l’Azerbaïdjan.

Tandis que la corruption gangrène notoirement l’industrie pétrolière dans certains pays de l’ex-Bloc soviétique, cette politique tend à être un tournant inquiétant dans la manière d’obtenir des soutiens étrangers, en l’occurrence à la cause azerbaïdjanaise.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, deux questions se posent de manière pratique sur cette affaire.

  • Pourquoi la Commission européenne ?

En effet, pourquoi ne pas tenter de corrompre directement des commissions parlementaires ou faire pression sur certains pays ?

Comme il a déjà été démontré dans une précédente brève, l’Azerbaïdjan n’est ni la Russie ni l’Arabie Saoudite. Bien qu’étant considéré comme un Émirat pétrolier, l’Azerbaïdjan dispose de moyens bien plus limités et la dépendance aux hydrocarbures azerbaïdjanais n’est en rien comparable avec celle des deux pays cités ci-dessus.

Aussi, la Commission européenne est une cible très intéressante pour l’Azerbaïdjan, car celle-ci est en charge de la politique de voisinage, c’est-à-dire de la politique extérieure européenne vis-à-vis de son « near aboard ». Cette politique de voisinage inclut notamment les relations politiques et économiques avec les pays du Caucase à travers le Partenariat oriental. Cette politique de voisinage a une influence croissante sur les relations commerciales et diplomatiques de la région. Aujourd’hui, il est difficile de ne pas inclure l’Union européenne dans le paysage économique et politique dans le Caucase, bien qu’il s’agisse encore d’une chaise gardée (fragilisée) de Moscou.

Enfin, la Commission européenne est une porte d’entrée royale des différents lobbyismes, et semble ainsi là où l’influence peut s’exercer de manière à infléchir certaines politiques en lien avec le Partenariat occidental.

  • Pourquoi la politique du caviar ?

En effet, on peut se poser la question du lien entre le caviar et la corruption. Deux explications semblent intéressantes pour comprendre la pertinence de cette dénomination.

D’une part, cela peut s’expliquer par l’origine de la corruption, l’Azerbaïdjan étant l’un des plus gros producteurs au monde d’œufs d’esturgeons depuis des années, ceci principalement grâce à une mer qui abrite près de 95% des réserves d’esturgeons du monde.

D’autre part, cet intitulé renvoie à la nature de la corruption. Il ne s’agit pas de corruption fiduciaire, ou du moins pas uniquement. L’argent étant un mode de corruption dangereux, il existe d’autres formes de corruption afin d’attirer la sympathie de commissaires européens. Des invitations à séjourner sur les rives de la mer Caspienne dans des hôtels de luxe aux boîtes de caviar à la louche, tel que l’on peut voir dans le très célèbre Twist Again à Moscou de Poiré, les cadeaux onéreux sont les moyens courants d’attirer les personnes cibles.

  • Quels sont les enjeux ?

Inévitablement se pose la question des enjeux autour de cette affaire. Deux enjeux importants sont à cerner.

  • Les enjeux liés aux intérêts azerbaïdjanais

Dans un premier temps, l’Azerbaïdjan souhaite affirmer sa position d’alternative à la Russie pour ce qui a trait à l’approvisionnement en gaz. Le tracé des oléoducs Transcaspienne, l’Oléoduc Bakou-Tbilissi-Seyhan et l’obtention de contrat pétrolier et gazier semblent le premier enjeu auquel l’Azerbaïdjan souhaite maintenir une pression favorable. Le peu de transparence du State Oil Company of The Azerbaijan Republic (SOCAR), première société d’exploitation pétrolière publique d’Azerbaïdjan, quant à son mode de fonctionnement et les standards environnementaux est totalement omis des processus d’accords entre Bruxelles et Bakou.

Dans un second temps, le conflit opposant les autorités azerbaïdjanaises et la province séparatiste du Haut-Karabagh (majoritairement arménienne) est aussi un sujet sur lequel Ilham Aliyev (président de l’Azerbaïdjan) semble vouloir se saisir auprès des instances européennes. Tandis que le conflit s’enlise depuis 1991, que de nouveaux affrontements ont eu lieu récemment et que l’Azerbaïdjan peine à gérer la situation du million de réfugiés internes azerbaïdjanais, Bakou tend à attirer dans ses rangs de possibles alliés européens en vue de sanction contre l’Arménie voisine.

Enfin, les droits de l’Homme semblent le point le plus sensible qui pourrait devenir une source d’incertitude et de crispation des relations entre Bruxelles et Bakou. Bien que souvent occulté par Bruxelles dans les relations commerciales et diplomatiques (à tort aux vues des valeurs véhiculées par l’Union européenne), l’Azerbaïdjan ne lésine pas sur les moyens de réduire les voix dissonantes à ce sujet.

  • Les enjeux liés à la corruption

Bien qu’il s’agît à l’origine d’une forme de diplomatie, d’importants soupçons de corruption concernant l’obtention de contrats gaziers, pétroliers, et surtout des décisions favorables à Bakou à la suite d’un « lobbying » intense qualifié de « diplomatie du caviar ». En outre, il se pourrait qu’un système analogue à la diffusion des normes au sein d’une société comme celle existante en dans les pays à fort taux de corruption puisse émerger dans les relations internationales.

Le risque de diffusion/prolifération du modèle de corruption sur d’autres sphères et impliquant des élites ou décideurs d’autres pays peuvent nous interpeler, surtout pour ce qui a trait à des choix politiques stratégiques.

En définitive, il est entendu par choix politiques stratégiques différents dossiers auxquels l’Azerbaïdjan tend à vouloir amener des voix favorables, ou du moins affaiblir les soutiens aux positions divergentes à ses intérêts. Les forts soupçons de corruption ont des mobiles évidents et semblent amener une prudence renforcer quant aux risques de corruption des lobbys européens certes, mais aussi des intérêts extraeuropéens.