Photo: Shutterstock / Mehman Huseynov (2012). A protester is arrested by local police in Baku, Azerbaijan.

Par Edouard Pontoizeau – Montréal

« Sous pression, le président d’Azerbaïdjan libère le blogueur anticorruption Mehman Huseynov » titre le journal le Monde, lundi 4 mars dernier.

En effet, comme le mentionne ce même article du Monde, le régime d’Ilham Aliyev semble céder quelque peu sur certains points aux récentes manifestations et à une volonté de transparence affichée par la majorité de la population azerbaïdjanaise, ainsi que des institutions européennes. Cependant, il ne faut pas s’y tromper. Le régime en place a des assises solides et constitue l’un des régimes autoritaires les plus ancrés de l’espace postsoviétique.

Pourquoi peut-on parler de « pessimisme », bien qu’il y ait en effet des « surprises » plutôt heureuses comme l’énonce l’article ? Pourquoi de telles difficultés à sortir de la logique de « capture de l’État » par des clans et notamment une famille, les Aliyev ?

Prenons à témoin le régime lui-même et effectuons une brève radiographie de celui-ci.

Un régime autoritaire

L’indépendance de l’Azerbaïdjan s’est effectuée dans un contexte de guerre avec son voisin arménien. Une guerre qui fut une véritable Berezina, ayant pour double effet de paralyser le pays en le menant à une guerre civile, et précipitant un million d’Azerbaïdjanais sur les routes. Ce dernier élément est d’ailleurs essentiel pour comprendre l’Azerbaïdjan contemporain, car, encore aujourd’hui, près de dix pour cent de la population azerbaïdjanaise est réfugiée interne.

Heydar Aliyev, le père de l’actuel président, prit le pouvoir à la suite d’un coup d’État renversant le président défait : Aboulfaz Eltchibeï. Ce moment se caractérise par un soutien à l’homme ayant été la gloire passée de l’Union soviétique, la fierté de l’Azerbaïdjan, et l’homme fort du KGB et de la République socialiste azerbaïdjanaise depuis 1969 [1].

Heydar Aliyev institua un régime fort, avec une verticalité du pouvoir impliquant une fidélité de l’ensemble des élites azerbaïdjanaises et surtout des clans. Nous assistons à cette époque à une substitution du modèle soviétique basé sur le prestige passé, mais étant caractérisé par des éléments propres à la criminologie : « Azerbaidzhan has had an especially strong reputation for pervasive mafia-type networks » [1]. Sous Heydar Aliyev, ces réseaux se perpétuent et jusqu’à constituer un véritable « patronage network ».

La fidélité s’effectue principalement autour d’un leadership charismatique et d’une peur de voir son clan être déclassé, précisément parce que le président surclasse le modèle clanique sur lequel il appuie son régime. Les soubassements du régime sont principalement la clientélisation des réseaux informels et la tolérance face aux dérives mafieuses des riches familles oligarchiques. Cela se manifeste par l’absence de poursuite contre les évasions fiscales, le non paiement des impôts et de certaines pratiques douteuses de financement et de captures de certains biens d’État (capture de l’industrie, achat de terrain, accès aux crédits douteux à contrainte budgétaire lâche (voire inexistante)) [2].

Enfin, le régime s’arme d’une constitution ne donnant lieu à aucune véritable séparation des pouvoirs. En effet, la quasi-totalité des initiatives législatives, des nominations des hauts-magistrats et des pouvoirs d’action au pouvoir exécutif [3].

Le maintien d’un tel régime par la rente providentielle

Maintien… ou même pouvons-nous parler d’aggravation du modèle de cooptation. Heydar Aliyev cède le pouvoir à son fils, Ilham, en 2003, comme chaque régime monarchique dynastique qui se respecte. La verticalité claire du pouvoir et l’indépendance des tribunaux davantage discutable ont façonné le type de fonctionnement Top-Down [4]. Une série d’arrestations et d’emprisonnements accable les opposants et les oligarques ouvertement hostiles à cette transition de pouvoir, réduisant au silence n’importe quelle forme d’opposition [4].

Depuis cette période de « purge » politique, il est très difficile d’évoquer un quelconque type d’opposition depuis. S’ajoute à cela une véritable série de politiques publiques et de distribution des recettes de la rente pétrolière et gazière. La forte hausse de la production pétrolière et des prix du pétrole a permis à l’État de financer des politiques universelles parmi les plus généreuses de l’espace post-soviétique.

La politique du « ventre-plein » énoncée par Médard [5] et la corruption institutionnelle ont eu un effet dévastateur sur la contestation politique. Le bâton ayant mis au pas les élites les plus réticentes à son accession au pouvoir, la carotte ayant coopté les autres corps sociaux, notamment par le biais d’un patronage actif. Par patronage, il est entendu la fusion de l’administration et du politique, et de la fidélisation des hauts-fonctionnaires (appartenant à des clans) en les propulsant à des postes élevés.

Cette politique que nous pourrions qualifier de « neutralisation des élites », et d’ « anesthésie » de la société civile s’explique notamment par deux phénomènes de distribution des ressources, une formelle, et une autre informelle.

La première est perceptible à travers la création d’un filet social généreux, de l’ouverture de nombreux postes dans l’administration et de l’émergence d’un véritable État providence en matière de santé et d’éducation. Il s’agit de la pierre angulaire du maintien au pouvoir d’Ilham Aliyev et de sa légitimation (plus exactement son output).

La seconde consiste à une sorte de « ruissellement » des « largesses » du pouvoir vis-à-vis des oligarques, plus ou moins ancrés localement et qui pratiquent eux-mêmes une cooptation des familles à leur échelle. De ce mimétisme découlent une érosion du tissu social et une large monétisation des rapports sociaux, qui se définit par l’achat quasi systémique de la paix sociale [6].

Enfin, le régime s’emploie à financer un service de sécurité à la pointe, que ce soit dans la lutte contre le terrorisme ou simplement le maintien de l’ordre. Couplé au financement important de la Défense nationale (à hauteur environ de 4 milliards de dollars en 2016), le régime n’a jamais accepté d’ouvrir une enquête quant aux violences des services de sécurité (dans le cadre de répression de manifestation ou de détention d’opposants).

En définitive, il est difficile de voir réellement émerger une véritable opposition dans un pays où la cooptation de l’ensemble des corps sociaux et l’appareil de répression sont extraordinairement efficaces pour tuer dans l’œuf de véritables mouvements sociaux. La corruption endémique, l’inertie de la société civile, la peur d’une instabilité politique pouvant faire vaciller la survie de l’Azerbaïdjan à la vue des tensions géopolitiques auxquelles il est confronté (Haut-Karabakh, régime théocratique iranien menaçant la société séculaire azerbaïdjanaise, frontière avec la Tchétchénie et le Daghestan encore très instable et foyer de terrorisme), semblent être autant de facteurs qui favorisent le maintien du régime actuel.

Que nous réserve l’année 2019 … ?

[1] WILLERTON, John. P. 1992. Patronage and Politics in the USSR”. Cambridge University Press.

[2] HASANOV, Rasim. 2009. ““Management in Transition economies” : An Azerbaijan Republic case study . Revue, The Caucasus & Globalizaion.

[3] CONSTITUTION AZERBAÏDJAN. 1995.

[4] AVIOUTSKII, Viatcheslav. 2007. « Les clans en Azerbaïdjan ». Le Courrier des pays de l’Est/5 (n° 1063), p. 67-79.

[5] MÉDARD Jean-François. 2006. « Les paradoxes de la corruption institutionnalisée ». De Boeck Supérieur. Revue internationale de politique comparée. Vol. 13 | pages 697 à 710

[6] ROBERTS, Graham H. 2008. « Signes Extérieurs de Richesse : Argent et Représentations dans la Russie Post-Soviétique » dans : S. Vatanpour (ed.), L’Argent et la Monnaie: Représentations et Concepts (Lille: Presses Universitaires de Lille-3), pp. 85-94. Lille.