By Edouard Pontoizeau – Montreal

Depuis plusieurs décennies se pose au sein de l’Union européenne la question de la dépendance énergétique liée aux hydrocarbures. Cette question soulève plusieurs problématiques constitutives en matière de sécurité énergétique, économique et géostratégique.

En effet, bien que la solution de l’Azerbaïdjan ait été évoquée pour réduire la dépendance au gaz sibérien, est-il vraiment plus reluisant de dépendre du gaz de la mer Caspienne ?

La sécurité énergétique qui, nous le savons, joue un rôle essentiel dans les relations internationales et la stabilité de chaque État [1], est-elle assurée avec l’Azerbaïdjan, sans des risques de compromissions géopolitiques et moraux ?

En somme, le coût économique et politique de dépendre des importations du gaz d’Azerbaïdjan en vaut-il la chandelle par rapport à la Russie ?

Il n’est pas question ici de douter la sincérité de l’Union européenne quant à la diversification de ses partenaires énergétiques. En effet, le conflit du Donbass paraît être une pièce à conviction solide quant à l’impératif de se détourner a minima de Moscou. Il ne s’agit pas là non plus de se départir définitivement d’un partenaire dont on ne peut pas sérieusement se passer pour l’achat d’hydrocarbures, mais de réduire autant que faire se peut la mainmise de Gazprom sur l’énergie en Europe. Par mainmise, il est à noter que : “Plus d’un tiers des importations de pétrole brut des pays européens membres de l’OCDE en 2016 viennent de Russie, et plus de 70% des importations de gaz naturel de ces mêmes pays viennent aussi de Russie en 2016.”, selon Energy Information Administration [2].

L’Azerbaïdjan, bien que n’ayant pas les capacités de se substituer totalement à la Russie, peut jouer le rôle d’alternative pour certains pays ne voulant plus du joug énergétique russe.

Pour aller plus en profondeur dans l’analyse, il sera nécessaire d’étudier le trajet des gazoducs (dont la très grande majorité des tronçons est désormais opérationnelle). Nous nous attarderons principalement les causes et les conséquences géopolitiques de ce tracé.

Enfin, il s’agira de se focaliser sur la relation avec l’Arménie (grande exclue de ce projet), et le conflit du Haut-Karabakh. Nous verrons que cette nouvelle manne a une incidence sur la résolution des conflits.

  • Contrer le South Stream ?

Dans un premier temps, il est en effet difficile de ne pas évoquer le tracé des gazoducs allant de la mer Caspienne jusqu’au cœur de l’Europe. La carte ci-dessous illustre plusieurs aspects des enjeux géopolitiques gravitant autour de ce chantier pharaonique.

Carte 1. Carte du parcours des gazoducs allant de Bakou jusqu’en Italie. En ligne : https://www.tap-ag.com/news-and-events/2018/11/27/tanap-and-tap-complete-pipeline-connection

 

D’une part, et cela est déjà chose faite, écarter définitivement le projet South Stream, rejoignant les rives de la Mer Noire russe jusque dans la dorsale européenne.

Les raisons de cet abandon se justifient principalement par trois points : 1) Diversifier les fournisseurs d’énergie, 2) Être en meilleure position de négociation quant aux contrats gaziers (la nature et le balancier du rapport de force avec la Russie étant bien différent de celui avec l’Azerbaïdjan), 3) Minimiser les risques environnementaux le risque d’incident avec le passage du gazoduc à travers la mer Noire étant très élevé (sabotage, marée noire, etc.).

Être en meilleur position de négociation est essentiel, car il s’agit d’un point essentiel à la fois relations internationales, mais aussi des politiques énergétiques générales. Cela remet en question une théorie néofonctionnaliste qui a, durant les années 1990 et 2000, correctement analysé le renforcement des liens entre la Russie et l’Union européenne, ceci notamment à l’aide des compagnies transnationales énergétiques comme Gazprom [3].

D’autre part, comme mentionné en introduction, l’enjeu est de réduire l’influence russe dans certains pays de l’ancien bloc soviétique, notamment la Bulgarie, et la Roumanie, et éviter une possible entente entre la Grèce et la Russie au niveau énergétique. Ce rapprochement a d’ailleurs déjà donné lieu à des profonds désaccords entre Washington, Bruxelles et Athènes. Les prises de positions russes (prêts importants, acheminement d’un gazoduc), pourraient dans ce cas donner lieu à une opportunité de s’installer durablement sur les rives de la mer Méditerranée pour Moscou… aux dépens de Bruxelles.

De ce fait, les enjeux sont à la fois internationaux et locaux lorsqu’il s’agit de politique énergétique [1]. Le spectre de l’Imperium russe dans ces pays est encore bien réel, que ce soit au niveau politique ou économique [3]. Tout est bon, surtout pour l’Union européenne, afin de détacher les pieds et les poings parfois liés des élites roumaines et bulgares d’une Russie frappant aux portes de l’Union européenne, et d’une intrusion au niveau du Talon d’Achille qu’est la Grèce.

Cela est d’autant plus complexe que cette nouvelle stratégie de fourniture énergétique vise à amoindrir sur le moyen long terme les risques de collusion entre les oligarchies postsoviétiques, encore présentes dans certains pays des Balkans orientaux et occidentaux, et le secteur énergétique en général. Une partie non négligeable du « Russia’s ‘Petro-Power’ » réside précisément dans le comportement quasi paternel de la Russie vis-à-vis de son « near-abraod », oscillant entre récompense (« petro-carrots ») et punition (« petro-sticks »), selon le positionnement des pays dépendants au passage des gazoducs/oléoducs [3].

Pour ce qui a trait au « Russia’s ‘Petro-Power’ », il s’agit non seulement de pratiquer une politique commerciale conventionnelle s’illustrant par des contrats énergétiques avantageux, des investissements et des droits de passage généreux pour les pays compris dans le tracé des gazoducs/oléoducs [3], mais aussi des largesses pour les gouvernants, devenant ainsi des oligarques de la politique étrangère russe. Il s’agit d’ailleurs généralement des mêmes personnes qui ont su profiter de l’effondrement de l’Union soviétique, de la faiblesse des États nouvellement indépendants et des liens forts qu’ils avaient avec Moscou [4]. Regarder vers d’autres fournisseurs serait une façon de réduire l’impact de cette politique, et d’affaiblir certains hommes d’affaires plus ou moins affiliés au Kremlin.

D’un point de vue purement de stratégie internationale, il s’agit bien entendu d’offrir une véritable porte de sortie aux tensions bien réelles qui fragilisent les débouchés énergétiques (notamment la guerre en Ukraine). Par « fragilisation », il est entendu d’une part les risques de sabotage ou de réductions volontaires du débit de gaz, mais aussi des sanctions contre la Russie réduisant les échanges et les coopérations énergétiques, comprenant les échanges commerciaux et les collaborations technologiques [5].

“The sanctions imposed by the EU and the U.S will have a negative impact on foreign investments and technology transfer in the energy sector and will increase the Russian energy sector’s sensitivity and vulnerability.” [5]

  • Un point pour le Partenariat oriental européen ?

Enfin, de façon relativement marginale, nous pouvons noter une implication réelle des organismes européens de faire aboutir ce projet [6]. Nous pouvons établir ici des hypothèses crédibles quant aux intentions européennes à travers ce nouveau corridor énergétique.

Le but serait de renforcer la présence européenne, en l’occurrence commerciale, dans le Caucase. À cet égard, il est important de mentionner que l’Azerbaïdjan est membre du Partenariat oriental, qui est une politique de voisinage visant « à renforcer l’association politique et l’intégration économique de six pays d’Europe orientale et du Caucase du Sud » [7]. De la même manière que la Géorgie, pays-transit du TANAP (voir carte 1), l’Azerbaïdjan tente de se frayer un nouvel espace diplomatique vers l’Union européenne, afin de lui aussi diversifier ces partenaires commerciaux et politiques.

Cet aspect offre d’ailleurs un spectre bien plus large aux enjeux énergétiques et stratégiques autour de l’Azerbaïdjan. La volonté de connecter au TAP (voir carte 1) semble dessiner une véritable prise de position politique et énergétique sur plusieurs décennies, en favorisant l’axe Turkménistan – Azerbaïdjan à celui de la Russie, et détourner ces deux pays vers une « puissante dorsale » énergétique.

En conséquence de cela, il convient peut-être désormais d’ajouter à l’analyse de Keohane ce changement de paradigme avec un regard qu’offre le réalisme néoclassique [9]. Cela se conceptualiserait par une volonté de constituer une cohérence décisionnelle en matière énergétique au sein de l’Union européenne (avec des organismes tels que la BCE et la BEI), d’établir une influence politique dans une région « proche » (le Caucase), en faisant face à une unité politique et économique centralisée (et étant en situation quasi monopolistique) d’un pays étant perçu comme une sérieuse menace (la Russie et Gazprom).

  • Un premier bilan de ce tracé… et de possibles développements ?

Le bilan au bout d’un an, bien que peu de données aient été présentées à ce sujet, est que cet ensemble de pipelines aurait déjà contribué à l’acheminement de 1,8 milliard de mètres cubes de gaz. Un résultat et un accord qui, in fine, semblent satisfaire les pays d’Europe du sud à l’agonie économiquement comme la Grèce, la Bulgarie, l’Albanie et l’Italie.  Les accords sont d’ailleurs avantageux pour tous les partis, puisque le SOCAR (Azerbaïdjan) détient 58% du capital du TANAP, BOTAŞ (Turquie) 30% et BP (Grande-Bretagne) 12%, et les pays transits recevront une participation significative des recettes de ce cordon.

Sur le long terme, et aux vues des nouvelles explorations sous-marines en Mer Égée, ce tracé (dont le SOCAR est le principal bailleur avec l’Union européenne) pourrait-il servir pour les grands projets d’exploitation qui se feront en Grèce ? Très probablement, d’autant plus que l’Union européenne aurait intérêt à soutenir des projets visant à redonner des couleurs à l’économie grecque.

Reprenant une théorie chère à la politique énergétique internationale, les politiques énergétiques ont un impact important sur tous les échelons (locaux comme internationaux), et impliquent des changements de paradigmes importants [1]. Le tracé ayant été le moins coûteux de tous, et passant par la Grèce, le TAP et le TANAP ont modifié la force et la direction du dilemme de la dépendance énergétique.

Enfin, il est projeté sérieusement que le gazoduc actuel puisse se prolonger à travers l’ensemble des Balkans et de l’Europe central selon la société du pipeline TAP. Cela, comme mentionné en première partie de ce papier, a pour but de soutenir un nouveau paradigme, celui du « golden weld » entre les gazoducs d’Anatolie vers l’ensemble du sud de l’Europe (Balkans orientaux jusqu’à l’Italie… peut-être même la dorsale européenne).

Il est à noter, encore sur un plan international, le rôle de la Turquie à la fois dans le tracé actuel du TANAP et du TAP, notamment en voulant l’étendre celui-ci aux Balkans orientaux. L’intérêt serait double, d’une part augmenter le débit de gaz (et donc augmenter les redevances liées au transit des matières premières), mais aussi de rouvrir des relations commerciales et diplomatiques avec l’Union européenne.

Point pour le moins encombrant justement, et très peu relevé dans la littérature et les médias, les tensions entre l’Union européenne et la Turquie n’ont néanmoins pas affecté les relations commerciales quant aux projets gaziers et aux échanges qui s’effectuent actuellement. Peu d’analyses ont d’ailleurs été effectuées à ce sujet, bien qu’il soit à supposer que les impératifs de diversifications énergétiques de l’Union européenne couplés à la possibilité d’Erdogan d’obtenir des recettes qui seraient les bienvenues pour l’économie turque actuelle, soient autant de facteurs occultant les différends diplomatiques récents.

  • Est-ce que cela a une implication sur le conflit au Haut-Karabakh ?

Une tout autre question se pose, celle de l’Arménie, ennemie de l’Azerbaïdjan depuis 1988. Le Haut-Karabakh semble un des enjeux les plus déterminants pour la sécurité dans le Caucase, tandis que diverses zones de tensions se sont accumulées au fur et à mesure des années.

Ce point noir parmi tant d’autres dans la résolution des conflits armés postsoviétiques, sans véritables portes de sortie pour aucun des deux belligérants, est à l’image des enjeux stratégiques autour de cette région. Des enjeux stratégiques dont, il ne faut pas se le cacher, les questions énergétiques sont de nouveau en première ligne.

L’appel à un règlement pacifique du conflit par Angela Merkel et la volonté de certains pays limitrophes (notamment la Russie) à « apaiser » le conflit sonne davantage comme une compromission sécuritaire et économique, plutôt qu’une mise en avant d’un agenda de résolution de conflit.

Pour rappel, le cessez-le-feu de 1994 a été régulièrement ponctué par des accrochages armés entre l’armée azerbaïdjanaise et l’armée du Haut-Karabakh.

Il est évident que les recettes issues de la rente pétrolière contribuent à une course des armements, profitant largement à une République azerbaïdjanaise : dont le budget militaire a atteint en 2017 : 2,6 milliards de manats, soit approximativement 1,5 milliard de dollars.

Peu d’évolutions ont été faites quant à la résolution du conflit en définitive, et il semblerait que de nombreux pays au sein de l’Union européenne aient reconnu le Génocide arménien, ceci malgré les pressions de la Turquie. Cependant, peu de pays se sont réellement prononcés sur le conflit du Haut-Karabakh, ou tout au mieux s’étant aligné sur un statu quo onusien n’engageant que très peu les États en tant que tels.

       Néanmoins, il est surprenant de ne pas voir de véritables discours environnementaux. Il s’agit de solutions à court terme pour des impératifs stratégiques clairs. Mais pourquoi ne pas avancer l’idée que la solution, voire le salut de l’Europe, serait dans une véritable politique énergétique verte ? Pourquoi ne pas davantage mettre en avant de larges projets d’autosuffisance énergétique avec le système de pyrolyse et de gaz naturel renouvelable ?

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[1] KEOHANE, Robert & VICTOR, David G. 2013. “The Transnational Politics of Energy”. Daedalus: The Journal of the American Academy of Arts & Science 142, No.1, 97-99.

[2] EIA. 2016. “Russia”, http://www.eia.gov/beta/international/analysis.cfm?iso=RUS

[3] NYE, Joseph S. & KEOHANE, Robert O. 1971. “Transnational Relations and World Politics: An Introduction,” International Organizations 25, No.3, 338-345.

[4] NEWNHAM, Randall. 2011. “Oil, carrots, and sticks: Russia’s energy resources as a foreign policy tool.” Penn State University. Journal of Eurasian Studies 2, 134–143.

[5] PIKETTY, Thomas; NOVOKMET, Filip; ZUCMAN, Gabriel. 2017. “From Soviets to Oligarchs: Inequality and Property in Russia 1905-2016.” WID.world Working Paper Series n° 2017/09.

[6] YESEVİ, Çağla Gül.  2018. “Considering Pipeline Politics in Eurasia: South Stream, Turk Stream and TANAP.” Wise Strategy, Volume 10, Numéro 18/Printemps.

[7] REUTERS. 2016. “EBRD considers 1.5 billion euros funding for Trans-Adriatic gas pipeline”. Business Newsmay 12, 2016. En ligne : https://uk.reuters.com/article/uk-ebrd-gas-idUKKCN0Y31S0

[8] CUE, 2017. « Partenariat oriental ». En ligne : http://www.consilium.europa.eu/fr/policies/eastern-partnership/

[9] ZAKARIA, Fareed. 1998. “From Wealth to Power The Unusual Origins of America’s World Role”. Princeton Studies in International History and Politics.