By Edouard Pontoizeau – Montreal

Il est évident, désormais, que la politique énergétique européenne vise à se défaire d’une emprise de l’Imperium russe. Pour des impératifs politiques d’une part, mais aussi économiques [1], les deux étant liés à une doctrine de relations internationales appliquées aux politiques énergétiques globales, et qui englobent les politiques locales [2].

Nous avons noté lors du précédent article que l’économie et le politique sont davantage juxtaposés dans le cas du « near-abroad » russe. Les tensions récemment réanimées entre l’OTAN et la Russie ont, dans le cas de l’Union européenne, poussé à une réadaptation des politiques énergétiques.

Au-delà de ces enjeux géopolitiques et économiques globaux, un point n’est que rarement évoqué dans ces discussions. Il est surprenant, en effet de ne pas voir de véritables discours visant à autonomiser énergétiquement l’industrie européenne.

Pourquoi ne pas davantage mettre en avant de larges projets d’autosuffisance énergétique ?

Deux points dans cette analyse seront soulevés pour tenter d’expliquer, en partie, ce qu’impliquent au moins sur le moyen terme les investissements qui ont été effectués pour les projets d’extraction gazière et de transports du TAP et du TANAP.

D’une part, l’investissement en lui-même, bien que largement effectué par le SOCAR, est une forme de « prise d’otage » d’une politique énergétique ne pouvant plus s’arrêter. Les coûts ont été tels et les prises de positions des acteurs si importantes qu’un retour en arrière n’est simplement plus envisageable. On observera qu’il s’agit à la fois d’un gain, mais surtout d’un piège pour l’Union européenne et l’Azerbaïdjan.

D’autre part, il s’agit d’analyser le faible incitatif de constituer une politique de transition énergétique et de se défaire de l’énergie fossile à la vue de la nature des relations qui ont été tissées avec Bakou .

  • Du gaz russe au gaz azerbaïdjanais.

Les quantités d’investissement ainsi que les gains possibles sont les principaux facteurs permettant d’observer les intérêts, le degré d’implication et surtout les intentions de renforcement du secteur gazier et pétrolier.

Dans le cas précis de l’Azerbaïdjan, les compagnies étrangères ont apporté des capitaux conséquents pour la modernisation et l’extension du secteur pétrolier sur la mer Caspienne. « Azerbaijan has received $60 billion in foreign investment in its oil and gas sector over the past 16 years. » [3].

Ces investissements massifs des sociétés étrangères occidentales imposent de ce fait une forme de fidélité à leur stratégie initiale, ne pouvant faire que difficilement un retour en arrière.

Particular types of foreign direct investment in developing companies represent a significant commitment of capital; for example, large infrastructure or oil extraction projects. In these circumstances, once established, the sunk costs make it extremely unattractive to pull out, even in the face of rising demands for corrupt payments.” [4]

Les investisseurs étrangers sont pris au piège de leurs investissements et d’un régime de « taxation » ou « prélèvement » parfois gourmand et dont ils ne peuvent pas y réchapper.

Ce modèle, issue de l’opacité du système de transactions, et le piège qu’impliquent les investissements des grandes compagnies gazières et pétrolières sur l’ensemble des acteurs économiques, est celle du « hostage to corruption » [5]. Ce type de corruption peut donc être qualifié de « self-sustained corruption”, dans laquelle les mêmes acteurs maintiennent un même réseau de corruption, devenant une norme au fur et à mesure que les transactions s’effectuent dans le temps.

Néanmoins, l’argument selon quoi les incitatifs de corruption sont davantage l’adage des compagnies pétrolières privées, bien que réelles dans de nombreux pays notamment en Afrique [6], sont discutables dans le cas de l’Azerbaïdjan. L’opacité de la gestion de la rente subsiste autant dans les incitatifs liés dans la CPN que dans l’administration, ceci en lien avec le modèle d’affaire mis en avant depuis les années 2000 [3].

Il ne s’agit pas là d’une injonction, mais d’une contrainte véritable sur le long terme, impliquant à la fois les pays, les compagnies (d’État ou privées) et les investisseurs privés sous contrat de cette gigantesque construction.

Les milliards investis, comme l’énonce O’Higgins, se trouvent être des actifs « inamovibles » et « coûteux » [4]. Une société abandonnant une usine de fabrication de chaussures pour la déplacer dans un pays où les coûts de production sont bien inférieurs, la main-d’œuvre sur place moins exigeante en termes de droit du travail, peut s’avérer attractive et déterminante pour délocaliser la production. Le déplacement des activités a certes un coût, mais peut être rapidement amorti, comme en témoigne la généralisation de la délocalisation du tissu industriel occidental vers les pays d’Asie de l’Est.

Il n’en est pas de même pour le secteur pétrolier et gazier où le coût de construction d’une plateforme offshore (comme c’est le cas en Azerbaïdjan) se chiffre en plusieurs centaines de millions (voire milliards) de dollars, ceci sans compter les gazoducs reliant les sites d’extraction à la terre ferme… et les enveloppes brunes régulières qui doivent être versées à toutes les étapes de l’édification du réseau gazier.

Crédit : Caspian Policy Center – SOCAR, BP extend ‘Contract of the Century’ until 2050

Récemment, British Petroleum a investi plus de 6 milliards de dollars dans le cadre d’un consortium, dans ce qui représente l’un des plus grands champs pétroliers du Caucase. BP va notamment construire une nouvelle plateforme offshore sur la mer Caspienne. Ceci démontre à la fois le coût faramineux des projets de plateforme (y compris dans une zone où les hydrocarbures sont facilement exploitables), et la faible intention de changer de direction quant au développement de nouvelles sources d’énergies vertes.

Par ailleurs, une autre forme de pression subsiste. Il s’agit risque de compromission des compagnies avec les autorités azerbaïdjanaises, pouvant prendre la forme d’affaires de corruption ou de collusion qui éclater à la suite d’une rupture de contrat. Une véritable « servitude volontaire » s’opère et lie les compagnies pétrolières internationales dans un modèle de corruption latent [4].

L’opacité des sociétés d’État en Azerbaïdjan (incluant évidemment le SOCAR), notamment pour ce qui a trait à leur gouvernance et les transactions [7], pose ici la question de la façon dont les transactions sont effectuées à toutes les étapes de celles-ci [4]. Les liaisons dangereuses entre l’Union européenne et Bakou sont à la fois visibles dans les récentes affaires liées à des soupçons de corruption de certaines instances européennes, et à la fois perceptibles dans les liens entre les compagnies occidentales (en l’occurrence BP) et le SOCAR. Ce dernier cas dont le journal britannique Guardian a fait état dans les médias atteste du niveau d’implication de chacun des acteurs dans un processus dont il est très difficile de se délier.

  • Un mauvais signal pour la stratégie d’autonomie énergétique ?

Ainsi, cette perspective est un nouveau poids peu favorable à l’autonomisation énergétique européenne. Une perspective dans laquelle l’Union européenne tend à régler une partie de sa dépendance au gaz russe en sacrifiant sur l’autel de la stratégie géopolitique une opportunité de se lancer dans un vaste programme de transition énergétique.

Cette question se pose principalement pour les pays des PECOs (Europe centrale et de l’est) ainsi que certains pays d’Europe du sud n’étant pas parvenus à amorcer un début de transition énergétique. Ces derniers ne tiennent pas à un transition énergétique principalement par manque de moyens certes, mais surtout parce qu’ils voient en un partenaire comme l’Azerbaïdjan un fournisseur d’énergie peu coûteux sans avoir nécessairement à penser à de nouvelles stratégies énergétiques plus durables.

Bien que les différends russo-ukrainiens aient constitué une brutale prise de conscience d’une forme de vulnérabilité européenne en matière énergétique [8], les nouveaux contrats et projets avec l’Azerbaïdjan semblent étouffer dans l’œuf les possibilités d’une transition énergétique. Tandis que les différents gouvernements européens semblent davantage s’impliquer sur d’autres champs de la politique européenne, la transition énergétique est-elle prise au sérieux à la vue de ces stratégies énergétiques ? En tout cas, il est désormais évident que les objectifs de réduction d’utilisation des énergies fossiles et la lutte contre le changement climatique ne soient plus une priorité absolue [8].

 

Bibliographie

[1] NEWNHAM, Randall. 2011. “Oil, carrots, and sticks: Russia’s energy resources as a foreign policy tool.” Penn State University. Journal of Eurasian Studies 2, 134–143.

[2] KEOHANE, Robert & VICTOR, David G. 2013. “The Transnational Politics of Energy”. Daedalus: The Journal of the American Academy of Arts & Science 142, No.1, 97-99.

[3] CIARRETA, Aitor & NASIROV, Shahriyar. 2012. “Development trends in the Azerbaijan oil and gas sector: Achievements and challenges.” Energy Policy 40 (2012) 282–292

[4] O’HIGGINS, Eleanor R. E. 2006. “Corruption, Underdevelopment, and Extractive Resource Industries: Addressing the Vicious Cycle” Volume 16, Issue 2. pp. 235-254.

[5] HUSTED, B. 1994. “Transaction costs, norms, and social networks: A preliminary study of cooperation in industrial buyer-seller relations in México and the United States”. Business and Society 31 (1):30-57.

[6] COOLIDGE, J. & ROSE-ACKERMAN S. 1999. “High-Level Rent Seeking and Corruption in African Regimes: Theory and Cases.” Washington: World Bank Policy Research Working Paper Series 1780

[7] OCDE. 2016. “Anti-corruption reforms in Azerbaijan 4th round of monitoring of the Istanbul Anti-Corruption Action Plan”. p.64. En ligne : http://www.oecd.org/corruption/anti-bribery/OECD-ACN-Azerbaijan-Round-4-Monitoring-Report-ENG.pdf

[8] PALLE, A. 2019. « L’Union européenne de la transition à la sécurité énergétique ? » Revue internationale et stratégique, (1), 155-165.