By Edouard Pontoizeau – Montreal

Une image vaut mille mots dit-on. Cette photo des manifestations de mars 2011, où des policiers en uniforme observent une statue, ne déroge pas à la règle. Triste allégorie entre le renforcement d’un appareil sécuritaire et corruption endémique dans un État où le verrouillage politique resserre son étau sur la population… sous l’œil attentif des services de sécurité. Ces manifestations se sont soldées par des emprisonnements massifs, et aucune réforme visible[1]. S’en suit, une décennie d’immobilisme politique et de maintien au pouvoir du régime Aliyev.

Une question se pose d’emblée : quels sont les éléments concrets qui fossilisent la vie politique de façon durable, et comment cela se manifeste dans le système politique azerbaïdjanais ?

Deux variables expliquent ce système : 1) La poursuite d’une économie de rente, impliquant la poursuite d’une « économie de réseau » et d’un système clanique; 2) Un régime n’ayant laissé place à aucune forme de contre-pouvoir démocratique (en se référant à la définition de Tocqueville), et donc de concurrence dans le système de partage des pouvoirs.

  •  Un « contrat social » vacillant

L’Azerbaïdjan est situé dans un Caucase instable et aux prises entre trois puissances depuis des siècles : la Turquie, l’Iran et la Russie [2]. Bordant la pétrolifère Mer Caspienne, ce pays a su tirer de ces richesses naturelles d’importants revenus lui permettant de moderniser ses infrastructures autant que son image de pays post-soviétique. La rente gazière et pétrolière pèse pas moins de 95% des exportations du pays, soit 57% du PIB total en 2016[3]. Cette économie de rente se détermine par : 1) La prédominance d’une rente de situation, 2) une économie fondée sur des revenus venant de pays étrangers, ce qui ne nécessite donc pas un secteur productif national fort, 3) l’implication d’une petite partie de la population active dans la génération de la rente, 4) une rente externe dont le principal bénéficiaire est l’État[4].

Le graphique ci-dessous montre le degré de dépendance à cette rente.

Le littoral azerbaïdjanais borde la mer Caspienne richissime en pétrole et en gaz facilement exploitable. A partir des années 2000 des investissements conséquents ont été effectués dans le secteur pétrolier et gazier afin de devenir un hub énergétique reconnu au niveau mondial[5].

Ceci s’est fait par l’édification d’importantes structures de gestion de l’exploitation des ressources avec la compagnie : la State Oil Company of Azerbaijan Republic (SOCAR) et de gestion des recettes issues de cette manne par le biais du fonds souverain : le State Oil Fund of Azerbaijan (SOFAZ)).

Ces deux structures sont des propriétés de l’État. Elles ont permis de mutualiser les gains et de créer un rapport de force entre les multinationales pétrolières étrangères et l’État azerbaïdjanais dans les négociations des concessions. Avec cette rente, Bakou tend à moderniser les infrastructures (éducation, santé et transport notamment) et améliorer de façon significative l’accès aux aides sociales pour les plus démunis[6].

Cette gouvernance s’appuie sur l’idée un État stratège édifiant une politique de distribution efficace des ressources. Deux éléments viennent nuancer ce point.

  • La forte concentration des richesses dans une économie largement dirigée par un État en proie à la prédation d’agents politico-économiques.
  • Une économie ne parvenant pas à se diversifier.

Par prédation d’agents politico-économiques, il est entendu ici un mécanisme de nomination présidentielle à des postes de hauts-fonctionnaires, que ce soit dans des ministères ou le conseil d’administration du SOFAZ / SOCAR[7].

Cette stratégie a d’une part pour objectif de fidéliser certains clans proches du pouvoir des hauts-fonctionnaires[8], et d’autre part de contrôler le bon fonctionnement de ces institutions, ainsi que le respect des marches à suivre en matière de directive gouvernementale.

Il est fréquent d’observer un autre mécanisme qui découle de ce mode de fonctionnement, celui des « portes tournantes », permettant à certains proches du pouvoir de s’enrichir considérablement en obtenant selon leur loyauté des postes lucratifs et prestigieux. Le fait que le cercle de « capteurs » soit retreint sur un secteur d’activité permet de reconnaître les « brebis galeuses ». Les hautes sphères de l’État sont encore moins pénétrables et déterminent davantage la structure hiérarchique liée à l’imputabilité vis-à-vis du pouvoir en place.

Cependant, l’Azerbaïdjan, comme d’autres tels que l’Algérie ou le Venezuela, n’a obtenu que des résultats peu convaincants quant à sa politique de diversification. Les acteurs financiers et investisseurs non étatiques, appliquant un haut degré du ratio coût/bénéfice dans leurs prises de position, ils n’ont eu intérêt à investir que dans le secteur pétrolier ou du bâtiment/immobilier.

Cela a des conséquences : un effet « boule de neige », dans lequel les exportations ont tendance à tourner autour des industries extractives. À l’inverse, les importations ont augmenté à proportion que l’État azéri a capté les richesses issues de ses sols[9].

C’est ici que la corruption entre en scène de façon systémique. Elle se traduit par un système de collusion utilisant des canaux de clientélisme et d’arrangement entre des hommes d’affaires et/ou en position de pouvoir décisionnel (fonctionnaire, cadre supérieur, etc.)[10]: « réseaux d’affaires ». À la différence de la « grande corruption », celle-ci participe au financement actif d’un système de canaux d’accessions aux richesses, pouvant être énoncée aussi simplement que « l’achat de la paix sociale », ou bien d’enrichissement personnel. Bien que cela n’exclut pas la chrématistique ostentatoire de certains oligarques, l’objectif est d’alimenter un système clanique et de faire fonctionner un pays dont l’industrie a été anéantie par la période de transition post-soviétique[11].

À ce propos, Transparency International[12], Global Witness[13] et l’OCDE[14], ont publié des rapports détaillant le phénomène de la corruption endémique dans le secteur de l’extraction pétrolière et gazière, et la façon dont celle-ci alimente un système autoritaro-oligarchique.

Plusieurs éléments explicatifs sont à considérer, dont celui de la faible culture démocratique, des pratiques de clientélisme et la faible propension d’une société civile à émerger dans un contexte socio-économique aussi singulier. La corruption endémique a largement participé à l’érosion du tissu social[15].

Il n’y a pas que le régime politique qui influe sur le degré de néopatrimonialisme, mais aussi le comportement des élites économiques du pays (gravitant autour du pouvoir) par rapport aux incitatifs de s’approprier l’ensemble des sphères de décisions politiques et économiques[16].

La subtilité d’un tel système réside dans le paradoxe entre l’intérêt commun qui tente de garantir l’unité du pays à travers une protection sociale et un système de santé et d’éducation de haut niveau, et la mise en place d’un système de clientélisme visant à garantir un ancrage politique. D’une politique de « ventre plein » au mimétisme du comportement des élites recherchant une rente de situation, la monétarisation de la société depuis les années post-soviétiques a durablement institué un système de « pris pour acquis » matériel.

L’économie de rente a largement simplifié la distribution des recettes à travers un État centralisé, de même que cette gouvernance semble se substituer à un appareil précédent de contrôle/maintien de la société civile sous une forme d’anesthésie qu’est l’argent de la rente[17].

Cependant, comme dans tout contrat boétien, la difficulté réside dans la capacité du dirigent de maintenir la servitude de son peuple. Une servitude volontaire qui demeure tant qu’elle bénéficie financièrement au peuple.

Le repli pétrolier depuis mars 2020 lié à la pandémie mondiale du COVID-19 met à l’épreuve ce système de distribution de la rente. La chute des recettes couplée à la volonté politique de préserver le modèle social a provoqué un déficit record du SOFAZ.

En effet, l’amendement du budget du SOFAZ par le décret du Président de l’Azerbaïdjan du 31 août 2020, témoigne de la tension financière dans laquelle l’Azerbaïdjan se trouve actuellement.

Selon le décret [18], afin de préciser les recettes et dépenses budgétaires de SOFAZ pour l’année 2020, les recettes budgétaires du SOFAZ ont été réduites approximativement de 7,3 milliards de dollars à 4,6 milliards de dollars. Les dépenses budgétaires ont quant à elles été augmentées de 6,8 milliards de dollars à 7,3 milliards de dollars, de la même manière le poste de dépenses sur la limite supérieure du transfert de SOFAZ au budget de l’État en 2020 a été augmenté de 6,7 milliards à 7,2 milliards de dollars.

Cette décision a été prise alors que les revenus nets d’hydrocarbures pour l’État azerbaïdjanais sont passées de 6,2 milliards à 3,9 milliards de dollars, et que le poste de revenus de la gestion des actifs de SOFAZ a été ramené de 607 millions de dollars à 230 millions de dollars.

Ce phénomène, déjà observé après la crise économique de 2008 et l’effondrement des prix du baril, a impliqué une baisse significative du filet social et du financement des services publics. Les manifestations de 2011 en sont d’ailleurs le résultat.

Tandis que les contestations dans la région post-soviétique ont repris dernièrement (en particulier en Biélorussie contre le régime de Loukachenko), la peur de voir des mobilisations sociales semblent durcir un régime politique peu enclin au changement.

  •   Un système politique verrouillé

Grâce à cette manne pétrolière et gazière, l’Azerbaïdjan a connu d’importantes transformations sociales certes, mais aussi en matière de développement et de tentative d’ouverture vers l’internationale. Bakou tend à constituer un soft power afin d’attirer les investisseurs et la bienveillance de certains pays occidentaux, tout en tentant (vainement) d’occulter l’absence de réformes en matière de libertés individuelles et de démocratie[19]. Cela se traduit par la construction d’immeubles d’affaires et d’hôtel de luxe et d’un circuit de Formule 1 flambant neuf à Bakou (depuis 2017), le mécénat de grandes compétitions internationales (Europa League de football en 2015- 2016) et l’accueil d’événements culturels internationaux (Eurovision 2012) … bref, un véritable soft power à l’instar des pays du Golfe.

Bien que cette stratégie d’influence à l’échelle internationale de l’image d’un État rentier depuis le début des années, ayant fait ses preuves dans certains cas, ait pu bénéficier à faire connaître le SOCAR et la ville de Bakou, elle ne semble pas avoir dupé les instances internationales[20].

Ce polissage n’a amené en parallèle aucun réel changement de cap en termes de gouvernance. Il est fréquent de parler, à ce stade-là, d’« immobilisme politique » à l’évocation de pays dont l’alternance politique n’a jamais existé, et dont les structures et rapports de force de pouvoir demeurent inchangés. Un immobilisme politique qui tire justement son statu quo de l’absence des sphères de compétence du pouvoir, autrement dit de l’absence de contre-pouvoir.

Nous avons évoqué précédemment la notion de néopatrimonialisme qui, en Azerbaïdjan, prend tout son sens. Il s’agit, pour reprendre l’idée d’Eisenstadt, de la construction patrimoniale de l’élite au pouvoir mêlée à la modernité. En outre, le pouvoir discrétionnaire du chef d’État est dû à l’absence des sphères de compétence du pouvoir (ou plus clairement de contre-pouvoir) et une loyauté sans faille des proches gravitant autour du pouvoir. L’administration suit quant à elle un « processus décisionnel tout à fait rationnel aux échelons moins élevés de la hiérarchie ».

Les instances européennes n’ont cependant pas hésité à pointer du doigt la répression des journalistes et les problèmes structurels en matière de séparation des pouvoirs[21]. Nous prendrons ici une grille de lecture tocquevillienne afin de mesurer le niveau de verrouillage de la vie politique azerbaïdjanaise: 1) Les collectivités locales, 2) La liberté d’association, 3) La liberté de la presse, 4) L’indépendance et le pouvoir des magistrats, et 5) Le pluralisme politique[22].

 

  1. Collectivités locales.

L’Azerbaïdjan est un État centralisé, avec une Constitution n’accordant que peu de pouvoir local, qui est pourtant un pilier de la « bonne gouvernance » préconisé par le Conseil de l’Europe tel que la décentralisation avec l’émergence d’un pouvoir local démocratique. L’institution des élus locaux est en réalité une institution vide de sens et de pouvoir, et le plus souvent une simple émanation locale de l’administration du gouverneur depuis la venue au pouvoir d’Heydar Aliyev, prédécesseur et père de l’actuel président de l’Azerbaïdjan. Ilham Aliyev[23].

Tandis que les grandes familles sont reliées fidèlement au régime, aucune élite ou structure contestataire n’ont émergé en contre-pouvoirs défiant le régime. En outre, plusieurs régions bénéficient d’importantes subventions de Bakou. Le système clientéliste s’insère ici dans un schéma de cooptation des élites locales loyales au régime. Ainsi, l’appareil d’État verrouille les possibilités de confrontation politique à l’échelle des institutions politiques représentatives et donc législatives.

 

  1. Liberté d’association

La liberté d’association est quant à elle un élément essentiel de l’édification d’un système démocratique. Trois facteurs sont importants à souligner selon Tocqueville : 1) La possibilité à des individus dans l’adhésion publique à une doctrine, 2) La possibilité de pouvoir s’assembler et de constituer des foyers d’action, 3) Ces organisations peuvent se réunir en collèges électoraux afin d’élire des mandataires pour aller représenter à une assemblée centrale (un Parlement) et se réunir en groupe parlementaire ou en parti politique (ou lobby dans certains cas)[24].

Pour comprendre la faiblesse de la démocratie en Azerbaïdjan, voici comment cette liberté associative est freinée selon ces trois facteurs. 1) L’impossibilité de financer durablement un tissu associatif sans l’aide du gouvernement. Cela laisse tributaire de l’État tout type d’initiative associatif et entrepreneurial, 2) La politisation des services de sécurité qui interdisent et phagocytent les assemblées et foyers d’action de l’opposition, 3) Il n’existe pas d’opposition structurelle sérieuse au Parlement comme nous allons le voir à travers les élections.

  1. Liberté de presse

« La liberté de la presse ne fait pas seulement sentir son pouvoir sur les opinions politiques, mais encore sur toutes les opinions des hommes » selon Tocqueville. Encore une fois, ce dernier nous énonce les deux fondements : 1) La liberté d’opinion, dans la mesure où elle permet « d’apprécier les différents faits dont la connaissance peut la guider », 2) La souveraineté du peuple sur les institutions politiques, en particulier les tribunaux[25].

En Azerbaïdjan, les médias sont tout d’abord tous des médias d’État. Aucune chaîne n’est privée, et les médias d’État sont contrôlés de la même manière que l’information est systématiquement filtrée, voire censurée[26], ne laissant aucune place à des journalistes indépendants[27]. Deux éléments sont ici à mettre en perspective dans le cas précis de l’Azerbaïdjan : 1) La liberté d’opinion est systémiquement brimée, car une confusion systématique entre la contestation du régime et l’atteinte (ou le trouble) à l’ordre public y est opposée aux journalistes dissidents[28], 2) Les magistrats ne contreviennent jamais au principe édicté précédemment.

  1. Justice indépendante et fonctionnelle

Encore une fois, il s’agit de noter quelques fondements d’un contre-pouvoir essentiel à une démocratie selon Tocqueville : 1) Le tribunal a pour rôle d’arbitrer les conflits et les litiges dans une société, y compris entre l’État et ses citoyens, 2) La « puissance judiciaire » est contrainte par les principes démocratiques qui lui sont conférés, ceci en vertu de la séparation des pouvoirs[29]. Ces principes sont : a) uniquement lorsqu’il y a un procès, b) elle ne doit se prononcer que sur des cas particuliers), c) n’agit que lorsqu’elle est saisie[30].

Tout d’abord, la justice est effective en Azerbaïdjan. Les délits de droit commun, la tenue des procès se tiennent dans des tribunaux et ne se défaussent pas à une loi extérieure de celle des magistratures. D’ailleurs. Bakou a hérité d’un système judiciaire et d’une élite dans les magistratures qui permet de maintenir un haut niveau de civisme dans le pays[31].

Toutefois, une justice en général effective n’induit pas forcément qu’elle est indépendante, dans le sens où son « arbitrage », ne constitue pas un contre-pouvoir digne de ce nom en Azerbaïdjan.

En reprenant les éléments énoncés par Tocqueville, 1) Le système de « Kompromat », encore largement répandu dans l’ensemble de l’espace post-soviétique, est un outil montrant les faibles marges de manœuvre de la justice. Lorsqu’il s’agit d’incriminer les opposants, avant même que la justice soit saisie, des pressions (chantages, intimidations) sont exercées en amont, et ceci en toute impunité, afin de maintenir ces mêmes opposants dans un climat de terreur[32]. 2) Cela nous amène au point déterminant de la séparation des pouvoirs, qui n’est pour le moins pas respecté dans de nombreux cas déjà évoqués dans l’article.

Le problème fondamental ici, et qui relie l’ensemble des problématiques relatives à la corruption endémique et le manque criant de contre-pouvoir, est que le principe même de lutte contre la corruption n’est en fait qu’un meilleur moyen de contrôler les forces politiques présentes. Depuis le début du règne d’Ilham Aliyev en 2003, cette pression sur les forces politiques s’applique autant à l’opposition qu’aux sympathisants depuis le début de son règne[33].

  1. Les partis politiques.

Les partis politiques sont les acteurs centraux de « l’agitation » politique, et ainsi des bouleversements menant aux changements selon Tocqueville. Les partis politiques doivent avoir : 1) La possibilité de faire part de convictions réelles et d’une doctrine propre, 2) et surtout avoir accès aux « deux grandes armes qu’emploient les partis pour réussir [et exister] sont les journaux et les associations », déjà évoquées précédemment[34]. Puisque l’ensemble des prérequis à une démocratie ne sont pas tenus, il est peu probable que la représentativité partisane et les élections témoignent d’autre chose que des élections quasi unipartite.

Résultat des courses, nous assistons à ce qui pourrait s’apparenter à des élections présidentielles à sens unique, donnant rarement à moins de 80% vainqueur Ilham Aliyev. Celles-ci peuvent même aller jusqu’à la farce lorsque, en 2013, des résultats de votes ont été annoncés avant même le scrutin[35].

Pour ce qui a trait aux élections législatives (qui ont lieu tous les cinq ans), le parti présidentiel « Parti du Nouvel Azerbaïdjan » n’a cessé d’être majoritaire depuis l’indépendance de l’Azerbaïdjan en 1993. À la suite de la transmission du pouvoir entre Heydar Aliyev et son fils, Ilham Aliyev, l’Azerbaïdjan affiche toujours la même majorité parlementaire favorable au Président en place. Ce parti est considéré comme « attrape-tout », englobant ainsi l’ensemble des classes sociales et dépassant le clivage droite/gauche traditionnelle afin de monopoliser l’ensemble du débat public. Une monopolisation de la scène politique qui traduit un règne sans véritable opposition structurée et structurelle afin de défier le parti au pouvoir.

  • En 2010, le parti présidentiel remporte, avec 72 sièges sur 125, des élections jugées déloyales, en partie à cause du manque de candidats d’opposition, d’une couverture médiatique déséquilibrée en faveur du parti au pouvoir, et d’un environnement politique contraignant[36].
  • En 2015, le résultat des élections législatives est sans surprise (70 sièges sur 125). Tandis que plusieurs membres de l’opposition ont appelé au boycott, les observateurs internationaux n’ont pas eu le droit de participer à la tenue des élections [37].
  • En 2020, le résultat des élections législatives donne une nouvelle fois gagnant le parti présidentiel à la majorité absolue (69 sièges sur 125). Cependant le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH) de l’OSCE dénonce la nature de ces élections, jugées restrictives, et a observé un environnement politique qui n’a pas permis une véritable concurrence [38].

Une donnée singulière est celle de la moyenne des sièges des partis politiques d’opposition : un siège. Cela est le résultat clair d’un manque de compétition et de concurrence à chaque élection. Une autre donnée est celle de la forte représentativité d’élus indépendants : 43 sièges. Ce phénomène d’élus indépendants peut se comprendre de trois manières. 1) Une claire atomisation des groupes parlementaires afin qu’il n’y ait pas de formation politique concurrente. 2) Ces élus n’ont pas de financement/soutien d’un parti politique, ils sont donc isolés et ne se risquent pas à aller dans l’opposition. 3) Ces élus sont, pour une partie significative d’entre eux, favorables au régime, tout en se présentant comme « indépendants » afin de crédibiliser un semblant de pluralisme politique.

Un dernier point est que la totalité des ministres du gouvernement sont du parti présidentiel, sans que cela ne vienne interpeler véritablement les élus indépendants qui ne sont représentés dans aucun ministère. Est-ce si important en fin de compte, lorsque des « pouvoirs très importants » sont aux mains d’un exécutif, sans aucun « check and balances » sérieux ?[39]

En conclusion de tous ces éléments, il ne peut que résulter un déséquilibre, voire une monopolisation de l’espace politique par un clan, ayant lui-même posé les règles d’un jeu dont il ne peut qu’en sortir gagnant. De l’économie dirigée à l’exclusion systémique d’acteurs émergents sur la scène politique du pays, une véritable classe dirigeante économique et politique a assis durablement son pouvoir, dopée dangereusement par les recettes d’une rente providentielle. Il est cependant clair que la situation géopolitique, ainsi que les risques d’instabilité interne ne sont pas à écarter au vu des facteurs internationaux (pandémie mondiale, chute des prix des hydrocarbures, contestation régionale).

À cela s’ajoute une faible tradition démocratique et citoyenne du pays n’ayant jamais connu de période de démocratie, et étant lui-même dans une région où il n’y a pas d’exemple démocratique (Iran, Turkménistan et Kazakhstan par exemple), pouvant servir de référence en termes de réformes.

Enfin, le système politique est en lui-même porteur du germe de l’immobilisme, notamment avec les méthodes de cooptation / dissuasion, qui font partie d’un même système de contrôle de l’environnement politique. Cela s’assimile à un système de clientélisme bien rodé et un système clos répressif particulièrement efficace qui est mis à l’épreuve… Toutefois, il existe toujours un moyen de calmer le jeu interne par le jeu international. Les récents affrontements violents entre l’Arménie ne sont-ils pas, en somme, une diversion militaire à la façon d’Erdogan, alors que la tension interne n’a jamais autant monté à Bakou ?

BIBLIOGRAPHIE

[1] BARRY, Ellen. 2011. « Police in Azerbaijan Arrest Antigovernment Protesters ». New York Times. En ligne : https://www.nytimes.com/2011/03/13/world/asia/13azerbaijan.html?auth=link-dismiss-google1tap.

[2] DJALILI, Mohammad-Reza. 2007. « Le Caucase dans la stratégie eurasiatique de l’Iran », dans « La religion et politique dans le Caucase post-soviétique ». Dir. par BALCI, Bayram & MOTIKA, Raoul. Collection Rencontres d’Istanbul. Istanbul.

[3] LA TRIBUNE. 2016. « L’Azerbaïdjan, « bombe à retardement », victime de la baisse des prix du pétrole ». En ligne : https://www.latribune.fr/economie/international/l-azerbaidjan-bombe-a-retardement-victime-de-la-baisse-des-prix-du-petrole-547516.html

[4] AL BEBLAWI, Hazem & LUCIANI, Giacomo. 1990 « The Rentier State in the Arab World », dans Giacomo Luciani (éd.), The Arab States. Londres, Routledge.

[5] ZEYNALOV, Fazil. 2015. « Les Ressources pétrolières et gazières de l’Azerbaïdjan: La transformation d’un pays en un hub énergétique régional ». Éditions Publibook.

[6] CAF. 2013. « Direction des relations internationales. Fiche pays. Azerbaïdjan ». En ligne : https://www.caf.fr/sites/default/files/cnaf/Documents/international/fiches%20pays/Azerbaidjan.pdf.

[7] OCCRP. 2014. « The Khadija Project » . En ligne : https://www.occrp.org/en/corruptistan/azerbaijan/khadijaismayilova/.

[8] OCCRP, 2014. Id.

[9] DUFY, Caroline & THIRIOT, Céline. 2013. « Les apories de la transitologie : quelques pistes de recherche à la lumière d’exemples africains et postsoviétiques », Revue internationale de politique comparée (Vol. 20), p. 19-40.

[10] ANDREFF, Wladimir. 2007. « Économie de la transition : La transformation des économies planifiées en économies de marché ». Édition Bréal.

[11] STANOVAÏA, Tatiana. 2013. « Corruption : nouvelle politique, populisme et règlement de comptes ». « Revue internationale et stratégique » n° 92 | pages 119 à 127. Armand Colin. Paris.

[12] TRANSPARENCY INTERNATIONAL, 2014. “Transparency international condemns arrest of anti-corruption investigative journalist in Azerbaijan”. En ligne : https://www.transparency.org/news/pressrelease/transparency_international_condemns_arrest_of_anti_corruption_investigative (Page consultée le 10 octobre 2016).

[13] GLOBAL WITNESS. 2013. « Azerbaijan Anonymous ». En ligne : https://cdn.globalwitness.org/archive/files/library/azerbaijan_anonymous_lr_0.pdf

[14] OCDE. 2016. Anti-Corruption Reforms in Azerbaijan Fourth Round of Monitoring of the Istanbul Anti-Corruption Action Plan. En ligne : http://www.oecd.org/corruption/anti-bribery/OECD-ACN-Azerbaijan-Round-4-Monitoring-Report-ENG.pdf

[15] TRANSPARENCY INTERNATIONAL, 2014. Id.

[16] DUFY, Caroline & THIRIOT, Céline. 2013. Id.

[17] DUFY, Caroline & THIRIOT, Céline. 2013. Id.

[18] SOFAZ. 2020. “Amendments to the State Oil Fund’s budget for 2020-31.08.2020”. En ligne : https://www.oilfund.az/en/report-and-statistics/budget-information/43

[19] MATHEY, Raphaëlle. 2008. « La stratégie politique américaine en Azerbaïdjan ». Édition La Découverte | « Hérodote » n° 129. pp. 123-143

[20] OCCRP. 2017. « Azerbaijani Laundromat » . En ligne » https://www.occrp.org/en/azerbaijanilaundromat/

[21] FRANCE DIPLOMATIE. 2020. Id. « Présentation de l’Azerbaïdjan ». En ligne : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/azerbaidjan/presentation-de-l-azerbaidjan/

[22] TOCQUEVILLE, Alexis de. 1830. « De la démocratie en Amérique I ». Édition Folio. Paris.

[23] MATHEY, Raphaëlle. 2008. Id.

[24] TOCQUEVILLE, Alexis de. 1830. Id. p288-289.

[25] TOCQUEVILLE, Alexis de. 1830. Id. p275-286.

[26] CPJ. 2019. « Les 10 pays qui exercent la censure la plus forte ». En ligne : https://cpj.org/fr/2015/04/les-10-pays-qui-exercent-la-censure-la-plus-forte/#5

[27] AMNESTY INTERNATIONAL. 2012. « Azerbaïdjan. « Il n’y a pas de censure officielle, mais quiconque mène de vraies activités journalistiques est en danger. » En ligne : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2012/05/azerbaijan-there-no-official-censorship-anyone-doing-real-journalism-risk/

[28] L’EXPRESS. 2015. « Azerbaïdjan: arrestation d’un jeune journaliste d’opposition. » En ligne : https://lexpansion.lexpress.fr/actualites/1/actualite-economique/azerbaidjan-arrestation-d-un-jeune-journaliste-d-opposition_1717324.html

[29] TOCQUEVILLE, Alexis de. 1830. Id. p168-169.

[30] TOCQUEVILLE, Alexis de. 1830. Id. p165-166.

[31] TRANSPARENCY INTERNATIONAL. 2015. “The State Of Corruption: Armenia, Azerbaijan, Georgia, Moldova And Ukraine”. En ligne : https://images.transparencycdn.org/images/2015_StateOfCorruption

_AMAZGEMDUA_EN.pdf

[32] HRW. 2016. Azerbaïdjan : « Répression sans répit contre les dissidents ». En ligne :  https://www.hrw.org/fr/news/2016/10/20/azerbaidjan-repression-sans-repit-contre-les-dissidents

[33] AVIOUTSKII, Viatcheslav. 2007. « Les clans en Azerbaïdjan ». Le Courrier des pays de l’Est/5 (n° 1063), p. 67-79.

[34] TOCQUEVILLE, Alexis de. 1830. « De la démocratie en Amérique I ». p266-274. Édition Folio. Paris.

[35] THE INDEPENDENT. 2013. “Azerbaijan releases election results… before the polls even open” par Alec Luhn. En ligne : https://www.independent.co.uk/news/world/europe/azerbaijan-releases-election-results-before-the-polls-even-open-8869732.html

[36] OSCE. 2010. Parliamentary Elections, 7 November 2010. En ligne : https://www.osce.org/odihr/elections/azerbaijan/111364

[37]BBC NEWS. 2015. “Azerbaijan election: Ruling party wins amid boycott”. En ligne : https://www.bbc.com/news/world-europe-34692390

[38] FRANCE DIPLOMATIE. 2020. Id.

[39] CONSEIL DE L’EUROPE. 2015. “The functioning of democratic institutions in Azerbaijan”. En ligne : http://assembly.coe.int/nw/xml/XRef/Xref-XML2HTML-en.asp?fileid=21953&lang=en